Vicky Cristina BarcelonaWoody continue d'explorer l'Europe en racontant l'histoire de deux jeunes femmes que tout oppose, venues à Barcelone pour y prendre quelques vacances. L'éducation sentimentale n'est jamais simple ni pleine d'espoir dans l'univers allénien. Le cinéaste pose un regard extrêmement critique sur la norme du mariage qui institutionnalise l'ennui. De même, il est également sévère sur la liaison passionnée, une impulsion qui tourne toujours au vinaigre (comme dans
Match Point) et ne dure qu'un temps. Les deux héroïnes, Scarlett Johansson, aventureuse, artistique et névrosée et Rebecca Hall, sage conventionnelle et finalement déboussolée, symbolisent encore cela. La vie est misérable et douloureuse, on fait ce qu'on peut pour la traverser et y trouver quelque réconfort. L'humour du réalisateur est toujours profondément désabusé, depuis
Manhattan et
Annie Hall. Ses héros ne savent généralement pas où ils en sont et sont désemparés devant l'existence.
Pourtant, ici, quelque chose a changé. Est-ce la lumière hispanique et almodovaresque, l'extrême sensualité et l'énergie du couple perturbateur (z>Javier Bardem et Penelope Cruz) ? Ce qui était grave et dostoievskien dans
Match Point devient ici une ode à la liberté amoureuse et un hommage aux grands frissons, même s'ils sont éphémères et illusoires. Ainsi, on se laisse enivrer, à l'image de Vicky et Cristina, par l'ambiance espagnole, sous le charme d'un Javier Bardem sûr de lui en séducteur impénitent. Tout est attirant, jusqu'à la folie de sa muse, volcanique Penelope Cruz.
Les illusions se brisent, comme toujours: pour Rebecca Hall qui ne pourra vivre son fantasme et devra se résoudre à sa vie conventionnelle, mais aussi pour Scarlett Johansson, trop instable pour s'installer, même dans le quotidien très anticonformiste d'un ménage à trois totalement décomplexé. A dire vrai, l'amour chez Woody Allen n'a jamais été montré de façon aussi sensuelle et troublante, au coeur du désir qui chamboule tout et qui s'incarne ici comme jamais, dans cette parenthèse lumineuse, désespérée mais pleine d'allégresse.
Au final, l'amour ne suffit pas. Mais l'intermède espagnol de Woody était gracieux, inspiré par des actrices sublimes et justes, aux bras d'un séducteur plus ambigu qu'il n'y paraît. En jouant avec le cliché espagnol, grâce à l'exotisme que cette contrée a apporté à son cinéma, le pessimisme de Woody s'est un peu adouci. Il met en scène de grandes vacances où les aspirations profondes se révèlent et où les apparences sont balayées par les désirs impérieux. Le play-boy s'avère tourmenté, la femme mariée et raisonnable ne demande qu'à perdre la tête et la jeune femme libérée est prise dans une spirale d'insatisfaction chronique.

L'amertume et la désillusion auront toujours le dessus, quoiqu'on fasse. Mais le temps qu'aura duré l'insouciance, le désir, l'étreinte aura été un bel intermède. Woody, plus que jamais, célèbre et souligne la souveraineté de l'individu, avec ses désirs profonds, allant souvent contre sa réussite sociale (problématique qui court dans ses oeuvres majeures qu'elles soient légères ou graves).
Avec
Whatever Works, il semble même dépasser ce constat en forme d'impasse. Un vieux cynique imbuvable peut retrouver -à défaut de bonheur absolu- le goût de vivre auprès d'une ravissante idiote. C'est ainsi. La vie est absurde, décevante, désespérante. Alors, quelle que soit notre manière de la rendre supportable il faut l'appliquer. Ce salut avait le visage de Mariel Hemingway dans
Manhattan, comme celui de Evan Rachel Woods pour Larry David. Cela peut également durer le temps d'une parenthèse à Barcelone.
Au fond c'est la seule morale que Woody Allen a toujours défendue : profiter du bonheur coûte que coûte, avant qu'il ne se sauve (ce qui ne manque jamais d'arriver).