L'idée d'un portrait croisé entre Tim Burton et Johnny Depp impose de songer aux grands couples de cinéma. C'est l'histoire d'une rencontre qui a forgé un style et deux carrières, inévitablement liées entre elles, entrelacées. C'est une chance pour Scorsese d'avoir rencontré par deux fois des interprètes en symbiose avec lui, De Niro et DiCaprio. Woody Allen a des pans entiers de son oeuvre dont une comédienne est devenu le symbole (la période Diane Keaton, l'époque Mia Farrow, la renaissance Scarlett Johansson). Il est des couples indissociables (Varda/Demy, Liv Ullmann/Ingmar Bergman). Souvent il s'agit d'une histoire d'amour entre un cinéaste et son interprète qui nourrit leur inspiration commune (Luchino Visconti/ Helmut Berger, John Casavetes/ Geena Rowlands). Il peut aussi s'agir de symbiose totale, un acteur qui épouse totalement un univers. Il en a une compréhension instinctive, immédiate, comme s'il était indispensable à sa création, comme un complice évident (Brando/Kazan, Léaud/Truffaut, Duris/ Klapisch, Tautou/Jeunet). La collaboration entre Johnny Depp relève assurément de cela et leurs retrouvailles régulières sont souvent de grands moments dans leurs carrières respectives comme c'est encore le cas avec
Sweeney Todd.
Jeune prodige à la vision unique, Tim Burton s'affirma très tôt avec un univers macabre, décalé et déjanté avec Pee Wee's big adventure et surtout Beetlejuice. Il était déjà une voix nouvelle et un style détonnant au milieu de la routine hollywoodienne. Johnny Depp a débuté sur une fausse piste, lui qui était fasciné par Salinger et le Rock n'roll (il se destinait à être guitariste), fut embauché sur
21 jump street, devenant le héros du moment et l'objet du désir de midinettes piailleuses et prépubères. Il fut aussi le jouvenceau aspiré par son lit dans un geyser de sang dans
Les Griffes de la nuit. Cependant, dès ses premiers films, l'acteur allait vers la marginalité sulfureuse de John Waters dans
Cry Baby. Il se devait de remettre les pendules à l'heure. Burton, de son côté était une révélation glorieuse et n'allait pas tarder à devenir le chouchou des studios qui lui confièrent, malins, la réalisation de deux
Batman (les meilleurs avant l'ère inespérée de Christopher Nolan). L'univers du cinéaste pouvait s'y déployer dans toute sa dinguerie et sa démesure, alliant avec maestria la légèreté des comic-books et la gravité tourmentée du personnage principal. La galerie de portraits qu'il dresse est excentrique et haute en couleurs. Jack Nicholson est le Joker parfait et Michelle Pfeiffer la Catwoman insurpassable. Michael Keaton incarne avec subtilité un Bruce Wayne inattendu, à l'inverse de ce qu'on pouvait attendre de ce héros dur et traumatisé. Il est presque un anti-héros.