À l'occasion de la projection hors compétition à Cannes de Min Ye du cinéaste malien Souleymane Cissé, il nous semblait nécessaire de revenir sur le cinéma d'Afrique noire, tant il peine toujours à s'internationaliser et manque cruellement de médiatisation malgré ses indéniables qualités. Le cinéma africain semble inlassablement devoir faire ses preuves malgré la reconnaissance artistique et populaire. Même s'il a connu une période faste durant les années 80, il laisse sa place ces dernières années à des zones géographiques plus dynamiques comme l'Argentine, la Chine ou l'Iran. Pire, une crise grave le traverse dans son entier, le privant des vitrines que représentent les grands festivals cinématographiques comme Cannes, Venise, ou encore Berlin. Quelles sont ses constituantes qui le singularisent et qui paradoxalement le rendent si peu international ces dernières années ?

Le cinéma d'Afrique Noire est né après l'indépendance au milieu des années 60 au cœur d'un brasier brûlant et contestataire qui n'a eu de cesse de revendiquer une émancipation, la colonisation ayant défiguré en profondeur l'ensemble de la constellation des pays africains. Au lendemain de cette révolution, tous ont été traversés par un fort mouvement culturel. Pour les cinéastes en herbe, c'était devenu une nécessité quasi-vitale de s'exprimer par le cinéma, même si le résultat final à l'écran, avec le recul, peut paraître brut et parfois maladroit. L'essentiel était qu'ils puissent témoigner de leur accession à une nouvelle identité nationale allant de pair avec l'éveil des consciences.
Plusieurs nids artistiques éclosent avec difficulté même si, au départ, chaque pays reste assez impliqué à tous les niveaux (production, distribution, construction de salles, etc.). L'un des soutiens les plus importants est lié au cinéma africain francophone, à l'image de l'Afrique de l'Ouest qui entretient des rapports profonds avec les anciennes puissances coloniales, outrepassant les conflits politiques. Des financements plus ou moins polémiques réussissent tout de même à faire émerger une véritable industrie culturelle et créent en 1969 au Burkina Faso la Semaine du Cinéma africain (le leader Thomas Sankara y étant pour beaucoup), qui devient, trois années plus tard, le festival panafricain de cinéma et de la télévision de l'Ouagadougou.

C'est en 1970 que les cinéastes africains se réunissent pour créer de la FEPACI qui représente la première société nationale de distribution et d'exploitation du cinéma noir africain, dont le discours est fortement imprégné de militantisme. Cette initiative traduite une volonté de transformer la société en général, bien entendu anticoloniale, mais aussi cela touche l'éducation par l'image et l'éveil des consciences. Ils ne font pas un cinéma de carte postale à l'exotisme exacerbé, mais bien plus un cinéma sur la réappropriation d'une identité, d'une terre… En somme de la pensée. Une manière de transformer le discours militant et politique dans la pratique artistique. L'un des premiers exemples symptomatiques est
Borom Sarret de Sembene en 1960, un court-métrage d'une vingtaine de minutes qui suit la journée de travail d'un conducteur de charrette. Le film trouve un singulier et profond écho avec
le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica et dénote une approche qui tend à l'universalité des sujets mis en scène avec le cinéma.