Strange Circus ne se contente pas de se jouer du spectateur à l'aide d'un scénario manipulateur à souhait, entremêlant le réel et l'imaginaire ou encore le présent et les bribes du passé, vécu ou fantasmé. A travers une narration éclatée, le film nous plonge littéralement dans l'esprit dérangé de Taeko, ou de Mitsuko, ou peut-être des deux à la fois, en jouant sur une mise en abîme machiavélique entre la vie de l'auteure et le récit de son personnage, lequel se retrouve régulièrement en proie à des délires hallucinatoires et à des rêves éveillés. Si les œuvres précédentes de Sono pouvaient paraître extrêmes, celle-ci pousse le bouchon très loin dans la violence infligée aux personnages. Viols, inceste, pédophilie, rien ne nous est épargné et l'on pense parfois à
Santa Sangre de Jodorowsky pour les rapports familiaux déviants dictés par un père parfaitement répugnant (impressionnant Hiroshi Ohguchi), pour le voyeurisme forcé de l'enfant sur ses parents et les mutilations qui s'ensuivent inéluctablement. Par le jeu des perceptions, le regard enfantin de Mitsuko imprègne subtilement le récit, le contraste entre cette innocence piétinée et la barbarie du monde adulte accentuant le caractère baroque du film. Aussi perverse soit-elle, Taeko semble porter en elle cette enfance détruite, une dualité qu'exprime à merveille l'incroyable Masumi Miyazaki, comédienne monumentale et véritablement incontrôlable qui imprègne son rôle d'une vulnérabilité touchante, entre deux accès de démence. Comme pour suggérer l'absurdité de l'existence, le naturel désarmant du jeu de la jeune Rie Kuwana (Mitsuko enfant) s'oppose aux attitudes outrées de Issei Ishida, excellent dans sa composition décalée de Yuji.
D'un point de vue formel,
Strange Circus marque une rupture avec les films précédents du réalisateur en optant pour une atmosphère aux accents lynchiens mais aussi une esthétique visuelle et sonore très tape-à-l'œil, voire grand guignol pour les scènes de spectacle clownesque issues de l'imaginaire de Mitsuko. Sono Sion fait une fois de plus dans l'excès. Mais c'est pour mieux traduire les tourments des personnages, lesquels voient leurs bouleversements intérieurs se refléter aussi bien dans leur environnement spatial (le couloir blanc devenant rouge sang après la perte brutale de la virginité) que dans leur propre corps à travers des allusions métaphoriques à la scarification et à la transsexualité. Au caractère tragiquement grotesque de certaines situations – on pense à la vision de Mitsuko, suicidaire, s'entaillant les bras au couteau devant son père tandis que celui-ci, indifférent, baise des inconnues sous ses yeux – viennent se juxtaposer des envolées oniriques et poétiques faites de couleurs et de musique. Sous des apparences de mauvais goût affirmé (et revendiqué par l'auteur lors de sa présentation du film à l'Etrange Festival),
Strange Circus recèle un certain raffinement qui se traduit par des références poétiques et des choix musicaux classieux, comme en témoigne le piano mélancolique et berçant qui hante le film en alternance avec l'accordéon dissonant évoquant l'ambiance du cirque.
Entre traumatisme sexuel et trips hallucinatoires, confusions identitaires et transsexualité,
Strange Circus fait fi de tous les tabous pour dresser un portrait de famille déjanté, outrageusement pessimiste mais terriblement touchant. A la fois sérieux et grandguignolesque,
Strange Circus navigue entre accès hystériques et rêveries teintées d'érotisme et de sang. Une expérience psychotique troublante que l'on n'est pas prêt d'oublier.