Par - publié le 14 février 2008 à 07h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h59 - 0 commentaire(s)
Le cinéma américain, toujours aussi fécond dans ses marges audacieuses, n’en finit pas d’étonner avec ses fictions pertinentes, insolentes et poétiques qui bousculent les doxas de Hollywood et témoignent d’une vigueur corrosive. A cet égard, le début d'année 2008 est exemplaire. On pourrait presque remonter à la sortie de L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, de l’Australien Andrew Dominik, parabole sur la célébrité où l’éblouissement et la mélancolie constituaient une seule et même nature. Depuis, les frères Coen ont réalisé l’un de leurs meilleurs films (No Country for old men); Jason Reitman a accouché d’un bijou de cinéma indépendant suivant les traces de Little Miss Sunshine (Juno); et, dans un registre diamétralement opposé, Matt Reeves a proposé un blockbuster expérimental discrètement subversif où les attaques d’un monstre sur Manhattan ont moins d’importance qu'une histoire d’amour rythmée par les battements du coeur, achevée par deux "je t'aime" déchirants (Cloverfield). Trois réussites de provenances dissemblables qui font preuve de la même exigence envers leur public et donnent envie de proposer un état des lieux. Les meilleurs cinéastes américains d'aujourd'hui renouent avec une veine féconde de la production locale, celle où excellèrent par le passé les Sidney Lumet, John Frankenheimer ou Sydney Pollack, auteurs de films où les lois du spectacle n'étaient nullement incompatibles avec l'exercice critique. Ce mois-ci, les spectateurs français pourront découvrir deux bombes à retardement: There will be blood, de Paul Thomas Anderson et Redacted, de Brian de Palma. Que vous les aimiez ou non (peu importe finalement le jugement de valeur), ils risquent de vous impressionner. Très fort.

PAUL THOMAS ANDERSON
Age: 38 ans
Antécédents: Hard Eight, Boogie Nights, Magnolia, Punch Drunk Love
Le choc: There will be blood (27 février 2008)


Succombons aux délices du dithyrambe: There will be Blood est la pépite dorée qui devrait marquer votre parcours de cinéphile cette année (voire les années prochaines). Spécialiste des scènes issues de nulle part et des mélodies solitaires, Paul Thomas Anderson, cinéaste qui a grandi à Laurel Canyon – non loin de la maison où John Cassavetes a tourné Love Streams, son dernier long métrage – rappelle envers et contre tous qu’il est capable du meilleur. Et d’embarquer dans un beau cauchemar susceptible d’hypnotiser les plus réfractaires à son cinéma. Après avoir rendu un hommage explicite à Scorsese (Boogie Nights), bouleversé les codes de la chronique polyphonique fomentés par feu Altman (Magnolia) et réalisé une fantaisie mélancolique touchée par la grâce (Punch, Drunk, Love), il signe avec There will be Blood son œuvre la plus fiévreuse et la plus inclassable, débarrassée des ombres tutélaires de ses précédentes fictions. En surface, une adaptation du roman Oil, de Upton Sinclar qui raconte comment un ouvrier pauvre devient magnat du pétrole en partant de rien (Daniel Day Lewis, immense en loup prédateur dans un monde d’agneaux). En substance, à travers cet itinéraire de Rockefeller, se construisent des lignes de fuite: une réflexion sur la fascination de l’Ouest et un combat tendu entre le bien et le mal où s’adossent foi altruiste et capitalisme, bonté et cynisme. Passée une introduction magistrale où le cinéaste use d’un art consommé de l’ellipse, convoque des violons déglingués et laisse parler la puissance de ses images, le film révèle sa densité à travers une intrigue complexe contenant tous les sujets chers au cinéaste (relation père/fils, importance de l’évangélisation, flux sensibles de l’amour). Programme lourd sur le papier. Programme hallucinant de fluidité et admirable de cohérence à l’écran où quasiment chaque plan est porteur d’une idée de cinéma.


Paul Thomas Anderson montre, il n’a pas besoin de dire et capte ce que l’œil humain ne voit pas. Surtout, il raconte l'histoire d’un homme condamné à courir dans le noir. Le film alterne tensions et respirations sans scories ni affaiblissements. Comme dans tous les grands films américains, la richesse thématique est indissociable de la maîtrise formelle. La narration obéit à un rythme sidérant et bénéficie d’une mise en scène incroyablement brillante qui refuse les coquetteries esthétisantes pour toucher au plus profond. Qu’il s’agisse de filmer la charpente menaçante d’un derrick en bois, le pétrole qui jaillit du cœur de la terre, le retour d’un frère fantomatique ou l’abandon d’un enfant, PTA fait montre de la même virtuosité éclatante en faisant appel à la sensibilité et à l’intelligence du spectateur. Cinéphile maniaque, le metteur en scène rend hommage, en passant, à quelques glorieux anciens. Mais les références (Scorsese et Kubrick en ligne de mire) ne perturbent jamais le récit: elles servent la dynamique folle de cette oeuvre intransigeante que l’on montrera probablement un jour dans les rétrospectives consacrées à l’histoire de l’Amérique vue par ses enfants colériques, quelque part entre Le parrain de Francis Ford Coppola, Il était une fois en Amérique de Sergio Leone et La porte du paradis de Michael Cimino. C’est dire la puissance de There will be blood, chef-d’œuvre dont on n’a pas fini d’épuiser les beautés.


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