Dans
Red Road, premier film remarquable, la cinéaste Andrea Arnold pose
la question ténébreuse du désir féminin dans un écrin sombre, camaïeu et déshumanisé où une femme vit sa vie à travers celle des autres (elle est opératrice dans une société de vidéosurveillance). Au cinéma, on en parle peu. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé: de Barbet Schroeder à Michael Haneke en passant par Catherine Breillat et Jane Campion, beaucoup de cinéastes se sont frottés au sujet. Avec plus ou moins de succès.
Au cinéma, le sujet encore tabou du désir féminin est on ne peut plus d’actualité et, à en croire les nouvelles qui nous viennent de l’autre bout du monde, il continue de déranger furieusement les bonnes mœurs. Prenons l’exemple du film libanais
Dunia, de la réalisatrice Jocelyne Saab, sorti au mois de septembre dernier, qui traite de manière sensible du désir féminin et surtout du refus de l’excision (autre sujet encore plus tabou). En Egypte, la diffusion du film a été vivement discuté avant que cela débouche sur un authentique scandale: il a fini par être censuré et déprogrammé. Tout cela à cause de deux plans : l'un sur la mutilation génitale d'une fillette, pratique quasi généralisée en Egypte, et l'autre montrant une scène d'amour.
Récemment, outre
Red Road, le film qui a osé aller au bout de cette obsession féminine est celui d’une réalisatrice qui a toujours traité le sujet de manière itérative :
In the Cut, de Jane Campion, faux film noir divinement mis en scène, dans lequel elle simulait les us et coutumes du genre polardeux pour dessiner en filigrane le portrait d’une femme esseulée, malheureuse en amour, perdue dans le tumulte urbain, incarnée par Meg Ryan, méconnaissable. Depuis sa rupture avec son ex (interprété par Kevin Bacon, personnage secondaire très mystérieux), elle ne baise plus, se perd dans les mots qu’elle glane au gré de ses pérégrinations et écrit un livre sur l’argot. Un jour, elle s’égare dans les sous-sols d’un bar et assiste, par inadvertance, à une scène marquante: une femme qui suce le sexe d’un homme. Voyeuse, elle regarde, ne pipe pas mot, puis s’en va. L’intensité de cette relation se mue en elle comme un choc érotique : elle retrouve toutes les sensations qu’elle avait péniblement eu envie de renier pour ne plus souffrir. Le lendemain, hasard ou coïncidence: on retrouve la femme qui prodiguait cette fellation, sauvagement assassinée. Une enquête est ouverte : un flic (Marc Ruffalo) se ramène chez la protagoniste trahie par la vie pour tenter d’en savoir plus. A son contact, en observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, elle se ranime.

Le film, parsemé de symboles phalliques un tantinet voyants, est une remarquable métaphore sur le désir féminin dans ses plus beaux états. Il s’y exprime la renaissance d’un désir mort, le plaisir de l’abandon charnel, et surtout une érotisation du corps masculin, magnifié par une Jane Campion qui a quelque peu oublié le mystère trop indicible de son faussement académique
Portrait de femme et surtout la charge anti-mecs de
Holy Smoke. Là, elle touche à l’essentiel, gratte la rouille existentielle de son héroïne blafarde et fait passer la psychologie avant les retournements de situation inhérents au polar. La perversion du genre n’a visiblement pas plu aux spectateurs qui se sont demandés pourquoi le rythme était aussi lent. Réponse : parce qu’on suit la reconstruction d’une femme.
Dans
Red Road, c’est exactement la même démarche filmique: la route est lente, sinueuse, inquiétante, âpre et, au bout de la bobine, bouleversante. Alors qu’on emprunte le chemin du thriller (une femme cherche visiblement des noises à un homme), la réalisateur s’intéresse à un autre sujet: l’ambivalence des désirs chez une femme (elle se sent irrésistiblement attirée par sa virilité). Le film, réalisé par une femme, adopte le point de vue de son héroïne brisée et ausculte ses charivaris les plus infinitésimaux. Plus qu’un hommage aux films de Jane Campion, dont Andrea Arnold est sensiblement une disciple pour ne pas dire une émule,
Red Road reluque tout droit dans la direction d’un certain Antonioni, ne serait-ce que dans le postulat de base (le rapport trouble aux images, le voyeurisme, les ravages de l’imagination).
On pense notamment à
Identification d’une femme, dont la morale reste que l’homme et la femme ne se comprennent pas et n’arrivent pas à communiquer leurs désirs réciproques, mais surtout au
Désert rouge, qui plonge dans les dysfonctionnements d’un couple en crise : une femme (sublime Monica Vitti), mariée à un industriel et mère d'un petit garçon, est sujette à de fréquentes crises d'angoisse. Elle erre dans la triste banlieue industrielle de Ravenne tout en essayant de donner sens au monde qui l'entoure. Elle recherche le réconfort auprès d’un ami de son mari venu recruter de la main d'oeuvre pour fonder une usine en Patagonie. Mais celui-ci se révèlera également incapable de la comprendre et elle retournera à ses interrogations sans réponse. Accessoirement, on retrouve ici toutes les obsessions souterraines du cinéaste italien, alors au sommet de son art: l’incapacité de communiquer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent, le malaise indicible, le sens de la vie, le mystère du désir féminin, le néant existentiel, la misère affective et sexuelle.