HéritagesJ’essaie toujours d’avoir une approche qui ne soit pas « cliché », de l’éviter. Et puisqu’on parle à des cinéphiles, dans les entretiens Hitchcock/Truffaut, quand Hitchcock parle de la scène célèbre de
La Mort aux trousses, il commence par partir du cliché. Il raconte que le cliché de cette scène, ce serait la nuit, sous un réverbère, à Londres, avec du brouillard, un mec marche, on entend des pas, le mec se retourne, il commence à avoir peur, il se met à courir… voilà, tout le cliché qu’on peut avoir du cinéma noir de cette époque. Et lui trouve sa solution à partir de ça : on est en plein désert, à midi, le mec est seul et le danger vient du ciel. J’essaie de toujours garder ça en tête quand j’aborde un film ou un sujet : essayer de travailler contre le cliché… Le premier mec qui a raconté l’histoire du type sur le trottoir dans le brouillard avec le lampadaire, c’était formidable, mais tellement de gens s’en sont servis qu’au bout d’un moment ça devient un cliché. Et le cinéma est aujourd’hui rempli de clichés tellement on est noyés d’images et de références. Le spectateur actuel a vu tellement de films dans sa vie, qu’il faut absolument prendre en compte sa connaissance des formules pour espérer lui offrir quelque chose d’autre.

Justement, vous semblez être l’un des rares en France à utiliser l'héritage du cinéma populaire européen.Je ne fonctionne pas par références, mais au moins une chose est simple: tous mes films sont des westerns !
Une Minute de silence, ça se passe dans un puits, dans un site minier, avec des mecs qui évoluent dans des bars à la frontière. Il y a un village, le méchant qui arrive dans le village et le déstabilise...
Nid de guêpes, si ce n'est pas un western je ne sais pas ce que c'est ! C'est
Fort Alamo ! Dans
Otage, c'est pareil, on a le shérif, les bandits, le fort...
L’Ennemi intime en est un aussi, de western. C'est le genre ultime du cinéma. Il a été travaillé dans tous les sens, dans tous les registres de l'humain. Il y a même des westerns de science-fiction, des westerns d'amour, de tout ! Je suis un grand fan de westerns. Et de Leone, bien sûr... Il arrive en bout de chaîne dans l'histoire du western, mais avec quelle force! Et comme j’aime le cinéma de Leone, j'aime les « gueules », les « tronches ». Mais si vous regardez bien les films de Renoir, vous verrez également que c’est un cinéma de « tronches ».
Sur
l'Ennemi intime, il y avait la notion de paysage qui me permettait de travailler comme sur un « vrai » western, chose que je n'avais pas pu faire auparavant étant donné les sujets de mes autres films. Mes autres films se passent en milieu urbain parce que je viens de là, et parce que je pars souvent du décor pour construire mes scènes visuellement. C'est pour ça que j'ai fait beaucoup de huis clos. J'ai besoin d'avoir le décor pour orchestrer ma mise en scène.
ThématiqueIl y a un dans L’Ennemi intime un flash récurrent (flashforward ou flashback, au départ on ne sait pas) qui rappelle Il était une fois dans l’Ouest.Pour moi il y a trois références à Il était une fois dans l’Ouest dans le film, en tout cas des conscientes : il y a l'entrée de champ du sergent Douniak, quand il va pour tuer un des personnages. Le cadre est vide, il rentre par la gauche, un peu à la Bronson, il le regarde ; l’autre a la corde autour du cou, c'est une entrée très western. Il y a aussi une posture de Dupontel, quand il est assis, qu'ils sont tous en train d'attendre le fameux mec qui doit arriver, et il a un peu une attitude à la Bronson, chapeau baissé, en tailleur, il se tourne, il rentre dans le champ, c'est très lent. Et bien sûr il y a le flash dont vous parlez, mais je ne l'ai pas utilisé juste pour l'utiliser. Je l’ai utilisé parce qu’il avait la même signification psychologique que dans le film de Leone. En faisant un film comme
L'Ennemi intime, je fais revenir des fantômes du passé. Cette idée parcourt toute la thématique de l’oeuvre. Le film s'ouvre sur un grand plan en survol, où l’on découvre des collines mystérieuses, et après ce premier plan, apparaît le panneau «
Algérie 1959, quelque part en Kabylie ». Le cadre est vide ; un mec fait une entrée de champ, regarde autour de lui puis sort du champ. On se dit «
c'est un mec du FLN, peut être un fellaga, peut-être un rebelle »... Le mec sort du champ, on se demande pourquoi la caméra reste plantée, et tout à coup les « fantômes » sortent, se mettent à le suivre, et on se demande si ils vont le tuer… Mais non, ils font partie de la même section. On a tous de tels fantômes en nous, qui font partie de notre inconscient, qui nous poussent parfois à devenir des sauvages. Ces fantômes font partie du personnage de Terrien, il les voit, mais il est le seul.
Comme son titre l'indique, L’Ennemi intime est un film psychologique. La mise en scène accompagne la perte de repères du personnage de Terrien...J'essaie de faire en sorte que le spectateur s'identifie à Terrien. Je veux le mettre mal à l'aise par rapport à ses certitudes ... On part tous, a priori, avec des bons sentiments. On se dit «
Moi si j’étais dans un tel conflit, je m'opposerai à la violence, à la torture parce que je suis un mec bien »...Sauf que la guerre te transforme, elle te fait basculer, et je veux que le spectateur puisse un peu faire l’expérience de ce bouleversement. Il y a une scène-clé que certains ne vont peut-être pas comprendre parce qu'ils vont l'analyser du simple point de vue du suspense. C’est la deuxième scène avec des femmes. Le spectateur sait à l’avance ce qui va se passer puisque je lui ai déjà fait le coup une première fois. Il sait très bien que le personnage va faire une erreur, alors il a un moment de recul, parce que ce mec-là, il l'aime depuis le début. Ca pour moi c'est justement un point de bascule, qui prépare le pétage de plomb qui va suivre, où le spectateur va prendre ses distances avec Terrien. J'ai voulu retirer l'identification pour entrer dans le détail. Je ne travaille pas par identification d'un point de vue direct, mais par caméra subjective. Ce qui fait qu'on sort du point de vue de Terrien, et qu’on commence à regarder par-dessus son épaule. Procéder autrement aurait été malhonnête.
Propos recueillis par Rafik Djoumi