Il y a des moments dont on se souvient. Quand on allume la radio et qu’on entend une voix neutre vous annoncer « Robert Altman est mort », puis qui passe à autre chose. Ça vous bloque. Parce que comme cinéphile, Robert Altman est une constante, un peu comme Woody Allen. Un film par an ou presque depuis 40 ans et pas beaucoup de loupés. D’ailleurs même un « petit » cru se laissait regarder d’un œil bienveillant. Un réalisateur qui vous accompagnait comme une valeur sûre et qui va vous manquer, comme une voix, un style, que l’on ne retrouvera pas ailleurs.
Hier, dans les nécrologies, on citait avec une étrange obstination ses films les plus connus (pas forcément les meilleurs) et on ne disait pas ce qu’il avait pu représenter. Altman, c’est avant tout le grand maitre des films chorales qui produisit son chef d’œuvre dans les années 90 avec
Short Cuts. Il fut aussi le metteur en scène du légendaire
M.A.S.H qui, pour la première fois, traita la guerre d’une manière légère, pleine de dérision, dans le registre provocateur de la dérision (
Jarhead de Sam Mendes en fut l’héritier récent). Ces chirurgiens antimilitaristes et bons vivants, plus intéressés par le beau sexe que par l’effort de guerre en Corée sont emblématiques d’un thème sous-jacent à tout le cinéma d’Altman, jusque dans
Cookies Fortune en 1999 : gratter le vernis bien lisse des apparences trompeuses (un militaire est censé aimer la guerre et rien d’autre), sortir les cadavres du placard (dans
Gosford Park en 2002), tourner en dérision les icônes (
Buffalo Bill et les indiens en 1976), s’attaquer aux pouvoirs de pacotille et ridiculiser leur suffisance (
The Player en 1992).
Robert Altman est depuis ses débuts le cinéaste de l’irrévérence. Un ton certes léger et sympathique (la petite société de
Docteur T et les femmes) mais une fin pas forcément drôle (la déchéance de Tim Robbins est assez pathétique dans
The Player). C’est cet équilibre constant entre gravité et légèreté qui rend son œuvre unique. On sent l’espièglerie, on sent souvent la satire discrète, mais on sent également constamment la conscience profonde d’une existence qui blesse (dans
The Gingerbread man par exemple, excellent thriller où une fille fuit son père qui la harcèle).
Les multiples facettes du talent d’Altman se retrouvent toutes dans le merveilleux
Short Cuts en 1994, où le grand écrivain Raymond Carver trouve un metteur en scène à sa mesure pour l’adapter. Carver s’intéressait aux «
gens qui attendaient peu de l’existence et n’ont même pas eu ça ». C’est avec ce film qu’un des aspects majeurs du cinéma de Altman s’expose avec le plus d’évidence. Entremêler des histoires et les lier entre elles, comme il l’avait déjà fait dans
Nashville en 1975, son excellent film sur la country music. Des destins se croisent tous différents, tous interdépendants les uns des autres, ce qui donne le sentiment de la vie d’une ville ou d’une communauté.