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Russell Crowe : implication jubilatoire [page 3]

Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 mai 2010 à 09h25 - 0 commentaire(s)
Dans Master and commander, Russell Crowe est un capitaine plein de superbe, au coeur du film définitif sur les batailles navales du XIXème (lorsque les guerres napoléoniennes se portaient jusque dans le Pacifique). Tout respire l'authenticité. L'exigence de Peter Weir et les conditions de tournage au plus proche de la réalité historique font de cette oeuvre un moment tout à fait singulier. On a constamment le sentiment d'être à bord du « Surprise », éprouvant une grande admiration pour le capitaine Jack « la chance » et son sens de la stratégie. Russell Crowe porte beau, rappelant la mise de Brando dans les Révoltés du Bounty. Il pousse la précision jusqu'à s'exercer au violon pour être crédible lorsqu'il doit en jouer. Enfin il garde un parfait équilibre entre le respect qu'il inspire, l'autorité qu'il dégage, son sens du devoir et son humanité profonde, la sympathie chaleureuse qu'il éprouve pour ses hommes. Un peu comme dans Gladiator, il inspire le respect, suggère la noblesse d'âme de son personnage, avec une note d'ironie moqueuse qui le rend sympathique. Il est toujours riche de cet enthousiasme à se plonger dans une aventure, cet entrain à la faire partager. Il y a de la jubilation dans sa concentration et sa méticulosité. Ce film, sans lui, aurait été sans nul doute beaucoup plus austère.


Crowe revient souvent vers des cinéastes avec qui il a une complicité évidente, une communauté artistique comme Ron Howard et Ridley Scott. Il retrouvait ce dernier dans le très beau American Gangster. On a souvent dit que Scott était l'un des seuls à pouvoir diriger Crowe, à le contrôler. C'est assez paradoxal car Scott semble lui laisser la place pour déployer son inspiration, lui permettant d'apporter ses suggestions et d'enrichir le film. Ainsi il fonctionne en contraste total avec le truand campé par Denzel Washington (dans ce qui est probablement l'un des sommets de sa carrière). Denzel est un homme qui a tout compris à la mondialisation et va chercher sa drogue directement dans les pays producteurs, sans intermédiaires, ce qui lui permet de proposer un produit de bien meilleure qualité que ses concurrents à des prix beaucoup plus bas. Il devient le héros d'un capitalisme détraqué, un citoyen modèle dont la respectabilité repose sur le crime, l'absence de remords, la mort. La success story d'un sans-scrupules. Beaucoup moins pittoresque qu'un Tony Montana, et beaucoup plus malin, on ne peut s'empêcher d'admirer son instinct et sa réussite en même temps que s'effarer de sa froideur. Face à lui, il y a un flic incorruptible et droit, une sorte de Serpico loser et tenu à l'écart de ses collègues corrompus par excès de probité. Russell Crowe est la vertu incarnée. Et elle est loin de rapporter gros. Il est aussi admirable que pathétique dans une vie privée qui ressemble à un champ de ruines (opposée à la vie idyllique et presque exemplaire du « voleur »). Le message porté par ce personnage est absolument pessimiste et renvoie à une impasse: le crime paiera toujours et les justes seront méprisés. Peu d'oeuvres ont le courage de délivrer un message aussi assumé, lucide, désabusé. Les deux acteurs le portent admirablement. Crowe apparaît empâté, les traits marqués, un peu humilié en permanence (il a les services sociaux sur le dos pour la garde de ses enfants). Il n'est pas loin d'être une loque contrairement au criminel qu'il poursuit qui, lui, s'en sortira toujours mieux, malgré une absence de moralité et d'humanité assez spectaculaires. Il s'agit là de l'un des plus beaux films de Gangster de ces dernières années, en particulier par l'antagonisme et le charisme de ses personnages principaux et la réflexion désenchantée qu'il livre sur notre monde et la nature humaine.

3h10 pour Yuma de Jame Mangold s'inscrit dans une certaine constante dans la filmographie de l'acteur, la renaissance d'un genre ancien. Il a participé à la résurrection du peplum, à un grand film de marins, et à ce très beau remake qui remet sur le devant de la scène la trame d'un western pur et dur. Car Russell Crowe a une épaisseur, une « tronche », quelque chose de ces acteurs légendaires au physique absolument pas stéréotypé (il peut faire songer à Robert Mitchum). Face à un pauvre fermier criblé de dettes (Christian Bale), il est un chef de gang qui s'attaque à un fourgon pour en emporter le butin. Mais il se fait prendre. Le fermier décide alors de l'escorter jusqu'au train qui le mènera en prison. Crowe joue comme souvent sur deux aspects diamétralement opposés: il est à la fois souriant, sympathique et malicieux. Dans le même temps, il est imprévisible et dangereux. Pendant tout le film, il maintient l'ambiguïté et le secret sur ses motivations. Ce hors la loi, dont l'aspect est trompeur, est à rapprocher de Bud White dans L.A confidential, qui reste énigmatique jusqu'à la fin du film. Peu à peu, il s'intéresse à la détresse du fermier et se lie alors une étrange complicité, une amitié qui va gagner en profondeur entre le prisonnier et son geôlier. En dépit des circonstances qui les opposent, ils gagnent le respect l'un de l'autre. Et Crowe donne à Bale, l'occasion de relever la tête, de regagner son honneur. Evidemment on a les gunfights, les longues chevauchées. Mais ce qui fait l'âme du film, c'est cette confrontation entre deux grands acteurs qui suggèrent énormément, jusque dans ce qu'ils ne se disent pas, dans les regards qu'ils échangent, se jaugeant en permanence, se méfiant, veillant étrangement l'un sur l'autre.


Russell Crowe est de ces acteurs qui peuvent porter un film. Dans un Ridley Scott mineur, Une Grande année, il devenait un atout majeur. Dans tout ce qu'il a fait, sa dévotion et son intégrité profonde sont constantes. Il est toujours parfaitement sobre, dans le ton. Il est affûté comme un boxeur dans De l'ombre à la lumière, il peut avoir l'autorité d'un général romain ou l'envergure d'un capitaine de navire, il peut être un génie tourmenté et excentrique, un skinhead, un flic intègre avec une conviction sans failles. Mais quelque chose qui lui est propre ne s'efface jamais dans ses rôles, cet appétit d'explorer une psychologie, cet enthousiasme à épouser une intériorité et un univers, à se l'approprier totalement.
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