Juste avant que son jouissif
Jusqu'en enfer ne soit présenté à Cannes, Sam Raimi nous a reçus à Los Angeles. Toujours égal à lui-même, modeste, affable, bavard et gentiment déconneur, le réalisateur n’a rien perdu de sa soif de filmer et de son amour du cinéma. Il le prouve au cours d’un entretien revigorant, où il revient avec nous sur son dernier film, sur son parcours mais aussi sur une certaine conception du cinéma de genre qui nous manquait terriblement ces dernières années. Conversation avec un surdoué doublé d’un cinéaste foncièrement intègre.
Jusqu'en enfer est votre premier vrai film d’horreur depuis Evil Dead 2. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de retourner vers ce genre ?Les films d’horreur me manquaient vraiment. Parce que lorsque j’en fais, j’ai une connexion très forte avec le public, c’est presque comme jouer à une partie de cache-cache avec le spectateur : je sais où il est mais je lui fais croire que je ne le sais pas pour mieux le surprendre. Il sait qu’il va sursauter de peur, et des fois, je provoque cette réaction, des fois je ne la provoque pas alors qu’il l’attendait. Cette manière de faire fonctionner le suspense me plaît vraiment énormément, j’adore jouer avec le public. En même temps, le film d’horreur implique, à mon sens, une manière de diriger les acteurs par rapport à l’histoire que l’on ne retrouve pas avec les autres films. Il faut essayer de rester fidèle aux personnages et à ce que l’on découvre à l’écran à travers leurs yeux, et vu que ces découvertes changent chaque jour sur le plateau, il faut rester dans le ton, ne pas perdre l’idée qu’on se fait du personnage et de la façon dont il voit les choses. J’adore cette alchimie complexe, lorsqu’il faut aider l’acteur à construire le suspense et à raconter l’histoire à travers les yeux de son personnage, c’est une question d’équilibre à trouver. C’est une partie de mon travail que je trouve difficile mais très amusante en même temps. Cela dit, je voulais revenir au film d’horreur, mais ce n’était pas non plus une espèce de démarche régressive ou nostalgique : c’était un peu comme un challenge, j’étais vraiment curieux de reprendre ce que j’ai appris ces dix dernières années sur la façon de raconter une histoire et de le combiner avec un simple film d’horreur.
Justement, que vous ont apporté des films comme Un plan simple ou Spider-Man pour faire un film d’horreur comme Jusqu'en enfer ?Dans une histoire, la chose la plus importante, pour le public, c’est le personnage. Et mes premiers films, je pense surtout aux
Evil Dead, ne prenaient pas ça en compte, c’étaient davantage des expériences pures. Si je vous raconte l’histoire d’un
Evil Dead de vive voix, ce n’est pas très intéressant, contrairement à celle d’
Un plan simple ou de
Spider-Man. Et c’est justement ce que je voulais faire avec un film comme
Jusqu'en enfer : prendre une vraie intrigue, de vraies personnages et les introduire dans le genre. Bien sûr, il ne s’agit pas non plus d’une structure basée sur des personnages traités en profondeur, mais ce que je voulais faire nécessitait de faire attention aux détails, afin que les personnages existent, afin qu’ils aient l’air réel et que leur interaction avec le public fonctionne.
C’est vrai que dans Evil Dead, les personnages n’étaient pas vraiment introduits, ils arrivaient d’entrée dans la cabane au fond des bois et l’action commençait, alors que dans Jusqu'en enfer, vous prenez votre temps pour nous présenter le personnage de Christine et son univers…Exactement, dans
Evil Dead, il s’agit uniquement d’ici et maintenant, avec les réactions des personnages et les mouvements de caméra qui les transmettent. Dans
Jusqu'en enfer, l’ouverture du film est réaliste, je laisse du temps au spectateur pour s’identifier à Christine et réaliser que ses problèmes sont bien réels. Je voulais qu’on la comprenne, c’était très important pour moi, sur ce film. Par exemple, lorsqu’elle refuse d’aider la vieille femme, je voulais à tout prix que le spectateur fonctionne avec elle, qu’il se dise qu’il aurait fait exactement la même chose dans la même situation. Je ne voulais pas que le public prenne du recul par rapport au personnage, qu’il juge Christine et qu’il pense qu’elle est en train de mal se comporter. C’était hors de question de faire ça, pour moi.