Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 09 octobre 2009 à 15h53 - 0 commentaire(s)
Avec sa carrière qui s'enrichissait de toutes ses réussites assez variées (de Lost in Translation à La jeune fille à la perle en passant par Match Point), il était naturel qu'Hollywood propose à Scarlett son premier blockbuster, The Island, en 2005. Sous l'oeil de Michael Bay, on pouvait craindre qu'il n'y ait pas beaucoup de place pour développer un personnage au milieu des explosions. Pourtant c'est le cas. L'histoire est d'abord assez originale et plutôt plaisante à revoir. A première vue le récit est conceptuel et riche d'enjeux. Une humanité vêtue de blanc vit dans un refuge, préservé d'un monde contaminé dont le seul refuge est une île préservée où chacun rêve d'aller, les heureux gagnants du voyage sont désignés par une loterie. Mais un de ses rescapés à force de s'interroger sur son sort va découvrir la vérité: le monde n'est pas contaminé et ils sont des clones fournissant des organes sains à leurs commanditaires fortunés. Ewan McGregor va donc s'enfuir avec son amie Scarlett Johansson pour découvrir le monde. Michael Bay et son efficacité bourrine, son montage ultra nerveux pourra ainsi reprendre ses droits et ses habitudes. Cela donne un film assez bancal. Le postulat de départ était loin d'être inintéressant avant que l'on ne retombe dans les poncifs d'un film d'action (avec poursuites en voitures dantesques). Mais grâce au contexte, les personnages ont pu s'esquisser, avoir une -petite- évolution. Ainsi de la naïveté et l'innocence première, Lincoln six écho et son amie Jordan two delta vont se déniaiser. Johansson s'en sort d'ailleurs mieux que son partenaire plus atone, exprimant d'abord la malice, la candeur, puis le doute, le trouble et la sensualité. Elle ne perd pas son âme. Elle dégage ce qu'on a pris l'habitude de voir en elle. De même Steve Buscemi est un allumé, Sean Bean est un méchant traître (pourquoi c'est toujours lui ?), McGregor un jeune premier un peu falot, Djimon Hounssou un personnage mystérieux d'une incroyable prestance... Bref ces acteurs savent quoi faire et le font bien. Cela reste un popcorn movie avec des punchlines parfois totalement stupides (« ne jamais laisser une carte de crédit à une femme »), d'énormes ficelles... Mais la blonde Johansson y est crédible et remplit bien son rôle, parvenant même à être émouvante au milieu de cette grosse machine.


Mais c'est dans des productions moins tapageuses que le talent de Johansson s'impose. Même si elle n'est dans le Prestige de Christopher Nolan qu'un second rôle, elle y développe une duplicité, une ambiguïté dans laquelle elle excelle. Car elle adopte l'obsession des deux rivaux magiciens. Hugh Jackman voue une guerre sans merci à Christian Bale, magicien de génie entièrement dévoué à son art et fait tout pour le détruire. C'est ainsi qu'il engage Johansson comme son assistante puis l'incite à aller espionner son ennemi pour percer le secrets de ses tours. Or la belle n'apprécie pas d'être délaissée et instrumentalisée ainsi. Elle va tomber sous le charme de Bale. L'intrigue est pour le moins alambiquée, pleine de revirements, de faux semblants, une belle allégorie du cinéma lui-même qui n'est que jeu avec l'illusion. Ainsi que le dit la belle phrase conclusive: Nous aimons être bernés. Et la comédienne participe à cette grande manigance, cette histoire multiple et fascinante qui ne cesse de se dérouler, flirtant avec virtuosité avec l'invraisemblable. Elle est, avec Michael Caine, l'un des personnages qui se tiennent dans l'intimité des secrets, puisqu'elle partage la vie des deux hommes et leurs obsessions. Elle est encore un personnage trouble, à la beauté trompeuse, jouant un double jeu. Elle est d'abord la créature dévouée de Jackman puis s'avère plus machiavélique, plus tourmentée.

Elle est de nouveau prise entre deux hommes dans le Dahlia Noir de Brian de Palma, adaptation décevante car trop lisse du roman de James Ellroy. La reconstitution est (trop)luxueuse, le souffle de l'écrivain étrangement absent, le récit dénué de ses frissons de fièvre qui vous envahissent à la lecture de l'oeuvre, l'enquête devient ici presque poussive. La seule force du film réside dans la très belle composition de Mia Kirshner dans la peau de l'infortunée Elizabeth Short et celle de Scarlett Johansson. On se souvient des réserves émises à l'annonce du casting qui paraissait un peu trop jeune. Pourtant, à l'arrivée, l'actrice apparaît comme une femme à la beauté classique et fascinante dans la peau de Kay Lake. Elle a été recueillie par Lee Blanchard (Aaron Eckhart) et sauvée des griffes d'un homme qui la maltraitait. A la faveur d'un match de boxe entre son compagnon et Bucky Bleichert (Josh Hartnett), le trio se forme et développe une complicité miraculeuse. Mais l'assassinat du Dahlia Noir met cette belle harmonie en péril, Blanchard devient obsédé par l'affaire et délaisse Kay, qui tente de trouver refuge auprès de Bleichert. Johansson apparaît d'abord comme une beauté hollywoodienne classique. Puis peu à peu son passé la rattrape et c'est sa vulnérabilité qui domine et qui la rend incroyablement juste et authentique. Le contraste est d'autant plus fort que ses deux partenaires ne parviennent pas à transcender leurs rôles et demeurent figés et archétypaux. Elle est l'un des seuls protagonistes du film qui gagne une âme, une existence, dont on ressent les blessures. Elle est une femme marquée, fragile, comme Kim Basinger dans L.A Confidential (adaptation autrement plus réussie d'Ellroy).


Scarlett Johannson n'est pas seulement un sex-symbol, l'une de ces beautés qui sont, le temps de quelques saisons, des héroïnes de celluloid étalées en une des magazines. Depuis son plus jeune âge elle a choisi ses rôles avec discernement, dessinant une carrière d'une grande cohérence, cultivant les personnages multiples, mystérieux, ambigus et complexes.

De l'adolescence indécise et pleine de douleur qu'elle symbolisait dans L'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, aux doutes de la jeune adulte de Lost in Translation, jusqu'à la vie de femme tourmentée de Match Point, la comédienne ne cesse de se révéler, de faire évoluer son registre. Scarlett Johansson est sobre, d'un jeu raffiné, saisissant exactement ce que le metteur en scène attend d'elle. Il est étrange de dire d'une jeune femme de 24 ans qu'elle est accomplie alors qu'elle est encore prometteuse. Pourtant on la voit s'approprier un personnage comme Kay Lake dans le Dahlia noir (à qui on donnerait normalement dix ans de plus à la lecture du livre), épouser avec simplicité la pudeur de La jeune fille à la perle ou incarner Mary Boleyn dont le roi Henry VIII s'éprend d'abord dans Deux soeurs pour un roi. Elle fait preuve d'une belle justesse dans des univers très différents. C'est d'abord, cette vivacité à saisir l'esprit et la complexité d'un rôle qui la caractérise en tant qu'actrice. C'est ainsi qu'elle est belle et charismatique, riche d'une présence et d'une lumière qui se font finalement assez rares au cinéma, toujours égale à elle-même et toujours différente, dans l'intelligence des rôles.
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