La sortie d'
Into the wild (traduit par En Pleine nature) de Sean Penn confirme s'il en était besoin qu'il est un grand cinéaste, rare et précieux avec des thèmes qui lui sont chers (la marginalité, la fuite, le voyage, le deuil, la liberté, l'obsession, la rédemption). Dans son cinéma se trouve tout ce que l'on ressentait déjà dans son jeu d'acteur, les rôles de marginaux qui ont souvent eu sa prédilection. On a confié à cette grande figure du cinéma américain contemporain la présidence du prochain festival de Cannes. Il est plus que jamais avec sa dernière réalisation en date l'incarnation d'une indépendance absolue, intransigeante. Il est également une grande figure contestataire et engagée, même si, comme il le dit lui-même, ses combats se sont soldés pour le moment par des échecs. Il est une conscience farouche et courageuse, sauvage, suggérant la souffrance, la fureur, l'absurdité à travers ses rôles, empreint d'une sensibilité métaphysique, existentielle et contemplative dans son oeuvre de cinéaste. Sean Penn est un artiste multiple, complexe, ambitieux, majeur. Sa filmographie exigeante lui ressemble, garde une part incontrôlable et insaisissable. Il est un homme que l'on approche avec respect. Il s'est toujours consacré à son art avec intensité, comme pour dire l'homme qu'il est, ses références, ses inspirations, ses convictions.

Coeurs mis à nuSean Penn est un enfant de la balle. Son père Leo Penn était un réalisateur blacklisté, sa mère comédienne. Chris Penn son frère sera également acteur. Il est issu d'une famille de cinéma. Après avoir passé le bac, il rejoint une troupe théâtrale pour laquelle il met en scène une pièce. Il étudie l'art dramatique en héritier de l'actor's studio et part à New York tenter sa chance au théâtre où il se fait repérer. Il apparaît dans sa prime jeunesse dans divers téléfilms et séries télévisées, mais c'est véritablement dans
Taps de Harold Becker qu'il attire l'attention pour la première fois (notamment aux côtés d'un autre jeune acteur prometteur, Tom Cruise). Le film est académique mais la révolte qu'il met en scène plutôt inhabituelle: des jeunes militaires se mutinent pour que leur base ne ferme pas. Le paradoxe étant que la rébellion a d'ordinaire pour vocation de bouleverser l'ordre, non de le conserver. Ces cadets ont un profond respect pour l'officier qui les commande et veulent à toute force le défendre et se mettre à la hauteur de celui qu'ils considèrent comme un modèle. Cruise est certain de la justesse de son combat et s'y jette corps et âme, avec une rigueur toute militaire. Penn est beaucoup plus nuancé et a de sérieux doutes. Il est déjà celui qui ne s'aligne pas et qui questionne, un peu en dehors du système. Il essaie de sortir de la fureur et de l'aveuglement général, de nuancer tout cela. Ce personnage est déjà révélateur de ce qu'il représente en tant qu'artiste: une indépendance et un esprit de rébellion constant, ainsi qu'une conscience raffinée, nuancée. C'est un trait profond de son caractère. Il n'est pas un activiste révolté, sans discernement. Il choisit ses batailles et s'y consacre totalement mais n'a pas un aveuglement militant qui l'inciterait sans cesse à être dominé par ses combats. Son personnage dans
Taps était déjà riche de cela.
Le Jeu du Faucon de John Schlesinger sera en 1984 et toujours à l'aube de sa carrière une critique profonde et ironique du système américain. Ce qui domine dans le film n'est pas vraiment la révolte mais le désenchantement et la satire. C'est ce qui fait l'originalité de cette histoire d'espionnage très sombre. Christopher (Timothy Hutton) va vendre des renseignements à l'URSS avec la complicité de son meilleur ami (Sean Penn qui composait ici un loser à la voix aiguë à l'attitude presque comique). L'action se passe après le Watergate. Le jeune homme est écoeuré par les manoeuvres de la CIA au Chili pour assassiner Allende et favoriser la prise de pouvoir de la junte militaire. Mais il commettra des maladresses dans cet acte de trahison et sera jugé en 1977. Le film nous plonge dans la face cachée de l'Amérique et de ses opérations secrètes. Il est le premier des films engagés dans lesquels l'acteur apparaîtra pour dénoncer les dérives du système américain (le dernier en date étant l'excellent
les Fous du Roi également Stephen Zaillian au scénario).