La drogue, une réalité morbideL’usage et la distribution de la drogue révèlent également un rapport social à la morale et au fait d’accepter bon gré, mal gré ce qui est. Ainsi, sorte de tabou que l’on lève non sans faire scandale à l’instar de ce que subit l’alcool dans les années 1920 et 1930, elle suscite sensiblement les mêmes réactions que la monstration du sexe à l’écran ou les dénonciations d’une religiosité étroite et bornée.

On sait qu’elle est, qu’on la consomme mais on refuse de la voir ou alors on veut la cacher. Par ce qu’elle est dangereuse certes, mortifère également mais plus encore, conforme à une approche du monde en Amérique du Nord, celle qui s’est bâtie en rupture avec l’Ancien Monde, l’Europe : un Nouveau Monde, un Nouvel Eden où l’homme ne serait pas tenté et soumis aux tentations ou aux péchés. Autant de représentations du monde qui pèsent par leur culpabilité et leur lente dissémination sur les images de la dépendance et de la drogue au cinéma. C’est justement cela que désamorce James Gray dans
la Nuit nous appartient en mettant au cœur d’un conflit mafieux centré autour du trafic d’armes et de drogues, les destinées d’une famille partagée entre le crime et la police.
De surcroît, la drogue est la compagne de la morbidité, qu’elle la provoque par sa consommation comme dans
Pulp Fiction ou par sa distribution en utilisant les enfants, en sacrifiant les adolescents ou en étant la seule chance de survie pour les familles désargentées. Cela renforce son pouvoir de séduction et le renforce plus encore. Comme un juste retour de balancier, ce qui est compliqué à obtenir et à conquérir impose une valorisation et une juste rétribution à la hauteur de ce qui est mis en jeu : la vie et le sacrifice.
Dès lors, la drogue, nouvel horizon du cinéma, ne cesse de déployer la réalité insupportable d’une société qui la nie pour mieux l’admettre. De fait, parler et montrer la drogue au cinéma n’est jamais un acte gratuit et vain : elle parle de notre société, fait ressortir les fondements profonds, l’archéologie et l’architecture morale de nos univers quotidiens. En somme, pour connaître un pays, observer son cinéma et regarder comment il traite à l’écran la drogue ou le sexe et vous saurez de suite dans quel régime et quelle société, vous vous trouvez. L’Iran ou Cuba par exemple frappent de censure et de condamnations toute exposition de la drogue ou de l’homosexualité à l’instar de nombre de pays du monde, alors que les Etats-Unis la montrent avec excès peut-être pour mieux se regarder ou contempler la schizophrénie complexe qui fonde leur identité partagée entre le protestantisme sectaire des origines et le modèle communautaire qui fait sur le temps long, se modifier en profondeur l’Américanité.

Donc, si on vous dit que le cinéma n’est pas une drogue, c’est peut-être vrai et cela dépend des gens mais plus sûrement on peut légitimement affirmer que la drogue, c’est évidemment un sujet de cinéma, et un sujet passionnant car lui seul dévoile plus qu’il ne cache.