Avec la sortie de W. : l'improbable président,
Oliver Stone souligne la capacité qu'a le cinéma américain à s'approprier son histoire et sa vie politique, à les mettre en scène. Le cinéaste est coutumier du fait (de
Platoon à
Nixon), mais c'est révélateur d'une faculté profonde de la culture états-unienne : son admirable réactivité. L'Histoire, même dans ses aspects les plus sombres, la politique, même dans ses aspects les plus controversés, deviennent un sujet de cinéma envisageable. La culture française, beaucoup plus frileuse de ce point de vue, a tendance à sacraliser son passé, il est donc extrêmement délicat de toucher aux grands symboles. C'est l'un des aspects les plus admirables et les plus nobles du septième art américain. On imagine assez mal cette audace en nos contrées, un film sur Nicolas Sarkozy à l'Elysée ou même sur le bilan de Jacques Chirac. Le film de Stone sortira alors que Bush sera encore dans le bureau ovale et brossera un portrait de lui peu flatteur.
Cette propension à sortir de l'épopée héroïque à la gloire des grands hommes n'est pas nouvelle outre-Atlantique. A côté de véritables chansons de gestes pour célébrer une sorte de mythologie américaine (
la Conquête de l'ouest ou la jeunesse de Lincoln dans
Vers sa destinée), même un patriote comme John Ford était capable de se retourner sur une légende qu'il avait lui-même contribué à édifier. Il a par exemple fait un tableau extrêmement honorable du sort fait aux Indiens dans
Les Cheyennes. Même une fresque aussi légendaire que
Autant en emporte le vent avait une dimension politique (sur l'esclavage et son abolition avec en toile de fond la Guerre de Sécession). On confond d'ailleurs assez souvent les films qui traitent de l'histoire politique avec des films engagés. La coïncidence est, il est vrai, assez fréquente, mais pas forcément automatique. John Ford, encore lui, a réalisé
les Raisins de la colère, pour dépeindre la détresse des gens jetés à la rue par la grande dépression. Mais il a également imposé une vision idéalisée de la grande figure fondamentale aux Etats Unis, celle du président Lincoln (sous les traits emblématiques du même
Henry Fonda).
De même, lorsqu'on remonte aux origines chaotiques de cette grande nation, la controverse est parfois éludée au profit d'une belle figure romantique et idéaliste comme dans
1492 de
Ridley Scott. A lire ses journaux, on se rendra compte que Christophe Colomb était certes un explorateur visionnaire, mais également un homme de son temps qui recherchait l'or et les esclaves, ce qui est atténué dans le film. Les grands hommes sont prétextes à suggérer leur époque. Il ne s'agit pas seulement de raconter objectivement leur histoire. Parfois on a célébré l'idéal comme dans
America, America d'Elia Kazan, le rêve de tout recommencer et tenter sa chance dans un nouveau monde qui promet un autre destin, un mirage de bonne fortune.
Cependant, dans le récit de cette « destinée manifeste » (celle d'un peuple toujours tourné vers le progrès et en perpétuel développement), on a souvent passé assez vite sur les victimes, les humiliés et les offensés, dont la rage mûrissait sourdement dans les champs de coton, dont les chants amers s'élevaient dans les quartiers pauvres. En évoquant les destins tragiques et violents de ceux qui leur ont donnés une voix, une fierté et un visage, le cinéma a souvent célébré leur dignité, de l'activiste
Malcolm X au boxeur Mohamed
Ali, jusqu'à la ségrégation qui était brillamment suggérée dans Bird, ou dans l'engagement de plus en plus affirmé de
Ray Charles dans le film que
Taylor Hackford lui consacra. Spielberg raconta les premiers combats de ce peuple arraché à sa terre en comptant la mutinerie des esclaves de
Amistad. L'histoire, même lorsqu'on l'approche par ses grandes icônes, ses héros, n'est jamais très loin de cette souffrance du peuple, du sang qu'il lui faut verser pour ériger une nation. D.W Griffiths évoquait de manière héroïque les chevaliers blancs du Ku Klux Klan en 1915 dans
Naissance d'une nation. Par la suite l'horreur se révélerait derrière la grande épopée officielle.