Jusqu’ici ses œuvres n’ont pas été visibles en France. Seule la sélection dans la section Un certain Regard du Festival de Cannes pour
Sonatine et le Lion d’Or du Festival de Venise pour
Hana-bi vont faire basculer la situation. Dès l’année suivante
L’été de Kikujirô sort dans les salles françaises, de même que
Aniki mon frère et
Dolls en 2002. Avec ce dernier film, Kitano s’éloigne une fois de plus de ses sempiternels yakuzas qui s’entretuent et propose une relecture cinématographique de trois contes habituellement interprétés au bunraku, l’art traditionnel japonais de marionnettes, évocation par ailleurs soulignée dans la scène d’introduction où le spectateur peut voir les procédés scéniques si caractéristiques de cet art, plusieurs hommes cagoulés d’une capuche noire, tout à fait visibles du public, manipulant des figurines relativement grandes. Contes d’amour éternel, Kitano n’hésite pas à revendiquer un certain expressionnisme mélancolique dans la forme tout en conservant une dimension tragique dans la conclusion de ses trois histoires émouvantes et cruelles. Film sur le passage du temps, si bien symbolisé par la succession des saisons, la mort côtoie l’amour et rôde ici encore dans chaque scène, dévoilant l’inéluctabilité du destin de chacun.






Au fil de ses quelques années, de 1997 à 2003, Kitano s’est vu qualifier d’auteur cinématographique à part entière surtout en Europe, le Japon délaissant ses œuvres de grand écran pour lui préférer celles de la télévision. Cet état de fait change avec la sortie de
Zatôichi, film qui permet enfin au cinéaste d’être reconnu dans son pays. Pourtant dès le film suivant, Kitano s’attachera à détruire une position qu’il juge lui-même trop confortable, celle d’un cinéaste installé et estampillé par la critique comme une valeur sûre. Bravant les obstacles toujours difficiles de la mise en route d’un projet de film au Japon, processus aujourd’hui entièrement contrôlé par la télévision dont les fonds sont nécessaires pour assurer une pérennité aux projets, situation finalement très proche de celle de la France, Kitano détourne également les attentes du public et des critiques en se lançant à corps perdu dans une propre critique de son cinéma, dorénavant phagocyté par ses manières de trublion d’amuseur télévisuel, dans Takeshi’s. En quelque sorte il rapproche et confronte les deux facettes de sa personnalité, l’une expansive, grossière, exubérante, tapageuse, provocatrice et l’autre plus délicate, discrète, silencieuse, violente et sadique. Mélange arrivé à terme avec
Glory to the filmmaker!, une farce absurde où Kitano s’amuse à auto-détruire son propre empire, son propre style, quitte à ne pas s’en relever. Le cinéaste pourrait alors paraître en bout de course, à court d’idées neuves pour exprimer son effervescence créatrice et excentrique. Actuellement en post-production du film
Achilles and the tortoise, seul l’avenir nous dira si le cinéaste aura conservé ne serait-ce qu’un échantillon de raison pour ne pas provoquer la chute irrémédiable de son talent dans la spirale sans issue de la vulgarité et de l’absurde, spirale de folie éventuellement salvatrice à petites doses mais qui risque d’emporter le reste à trop vouloir s’imposer.
Pour le reste et en guise de conclusion, certains aspects de la carrière de Takeshi Kitano restent à oublier ou au contraire à découvrir. Dans la première catégorie, évoquons le catastrophique
Johnny Mnemonic de Robert Longo réalisé en 1995. Aux côtés d’un Keanu Reeves alors jeune premier du cinéma et star incontestée des spectatrices, le film rate complètement son propos et se noie dans sa propre science-fiction d’où l’on se demande par quelle porte Kitano est entré. Autre œuvre à effacer,
Getting any ?, une histoire désespérante d’un homme obsédé qui se transforme en mouche et meurt écrasé sous une tapette géante. Film longtemps resté inédit en France, l’on comprend l’embarras des distributeurs et des éditeurs vidéo devant cet objet cinématographique non identifié, en total désaccord avec ses films cultes. Pour finir sur une note plus optimiste, espérons un jour découvrir les quelques titres qui nous restent encore inconnus, depuis
Demon (Yasha en version originale) datant de 1985, jusqu’au plus récent
Izo de Takashi Miike, évoqué plus haut, en passant par
Anego (1988),
Erotic liaisons (Erotikkuna kankei, 1992) du fameux Kôji Wakamatsu, la comédie
Kyôso tanjô (1993), le film d’action
Gonin (1995) du renommé Takashi Ishii et les quelques titres de série tels que
Hyaku-nen no monogatari et
Musashi de 2003, ou encore le très récent
Ten no sen de 2007. Autant d’œuvres pour l’instant inaccessibles ou presque, certains titres étant disponibles en DVD, mais qui permettraient d’apprécier encore plus à sa juste valeur les talents de l’une des personnalités majeures du cinéma japonais, l’incontournable Takeshi Kitano.