Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 15h54 - 0 commentaire(s)
Le visage diaphane, la peau d'une pâleur de porcelaine et la chevelure rousse, le regard énigmatique, soit très sombre, soit très clair, la voix douce, cristalline, Tilda Swinton est de ces comédiennes qui impriment le regard, sans forcément imposer leur nom d'entrée. On se souvient de sa beauté étrange, sa présence unique qui confère à ses personnages une profondeur mystérieuse. Elle est une égérie polymorphe, capable d'épouser les univers les plus intransigeants et avant-gardistes (sa longue collaboration avec Derek Jarman qui la révéla au cinéma) et prêtant son aura à des plus grosses productions (Le Monde de Narnia, la Plage ou Michael Clayton). Sa prestance unique inspire toujours les cinéastes indépendants (les Frères Coen, Jim Jarmush). Elle a quelque chose d'une muse au sens classique du terme. Elle fut longtemps abonnée aux seconds rôles qui tiraient partie de sa capacité à dégager une grande intensité, à se transformer, à être là où on ne l'attend pas. Eric Zonca lui offre enfin le beau rôle principal de Julia, où elle s'impose comme une grande héroïne de cinéma à travers le parcours initiatique de cette alcoolique manipulatrice et séductrice qui kidnappe un enfant, traverse les Etats Unis pour atteindre le Mexique. Un personnage borderline comme la comédienne les affectionne, réaffirmant son talent inclassable, ce don mystérieux qui donne un souffle particulier à chacune de ses apparitions. Swinton est toujours un peu insaisissable. Les réalisateurs qui la choisissent ont besoin de son caractère décalé, discrètement fantasque. Bien souvent, elle donne un supplément d'âme à leur travail.


Muse de l'avant-garde

Tilda Swinton est d'origine australienne et anglaise. Elle est surtout issue par son père, militaire, d'une très ancienne famille de l'aristocratie anglo-saxonne (remontant au temps d'Alfred Le Grand en 886). Elle a été éduquée dans ce cadre strict. Mais très vite, elle n'a pas souhaité se fondre dans le moule de ce destin prévu d'avance, animée d'un anticonformisme farouche. Après avoir étudié la littérature anglaise, elle débute au sein de la prestigieuse Royal Shakespeare Compagny. Mais elle est avant tout éprise de liberté et ne se laisse enfermer dans aucun carcan. Elle n'y restera donc pas longtemps. Elle est sensible aux artiste punk, veut explorer son art jusqu'au bout, s'affirmer hors de tout ce qui était vénérable et conventionnel (à l'image de son nom glorieux). Il lui faut prendre un chemin de traverse pour s'accomplir en tant qu'artiste, quelque chose de plus marginal, de plus révolutionnaire. Elle s'éloigne de ces chemins théâtraux tous tracés pour devenir la complice et la muse du cinéaste Derek Jarman.

Leur première collaboration ensemble est Caravaggio, en 1986, une oeuvre ambitieuse, évoquant le destin du peintre d'une manière impressionniste et elliptique (une voix-off grave aux monologues ciselés, des tranches de vie presque muettes). On trouve ici un trait qui sera une constante dans la carrière de l'actrice: l'intransigeance et la poésie. Même lorsqu'elle apparaît dans un film dit « commercial », elle ne le fait jamais par intérêt mais pour y livrer une composition inattendue, inspirée. Elle adopte déjà pour son rôle une apparence propre et loin d'elle, qu'elle cultivera jusqu'à l'extrême dans Broken Flowers. Elle apparaît ici sans maquillage, crasseuse souvent, totalement dans la peau de son personnage. Jarman est un cinéaste extrêmement ambitieux, formellement aventureux. Ses films ressemblent à des poèmes mis en images, inédits, hors des conventions. Et Swinton épouse parfaitement cet univers émancipé, purement artistique et novateur. Elle dégage quelque chose de délicieusement « offbeat », comme un mystère perpétuel. Elle incarne ici une prostituée qui tente de se faire une place dans la société et qui forme un temps un ménage à trois avec le peintre et son amant (Sean Bean), relation qui se finit tragiquement. On est très loin d'un biopic classique. Comme souvent chez Jarman, on est au coeur d'une quête identitaire et sexuelle, une temporalité éclatée entre Renaissance et éléments contemporains, un cinéma expérimental et en liberté. La comédienne et sa beauté hors du temps ressemble aux modèles du Caravage. Cela donne lieu à des scènes absolument éblouissantes où des tableaux sont recréés. Tilda a trouvé sa voie enfin. Hors des grandes écoles où l'élite de la nation se replie sur elle-même, mais avec des originaux comme elle, prêts à défricher quelques terres inexplorées, à aller vers l'étrange, oser briser quelques tabous et faire de l'art avec les moyens du bord, comme on sert une utopie. Cela serait le credo de tout le début de sa carrière, une volonté contestataire et novatrice, un engagement artistique que Swinton portait en elle et voulait exprimer.


Sa rencontre avec le cinéaste date de 1986, année où il découvrit sa séropositivité et leur belle collaboration se poursuivra jusqu'à sa mort en 1994. Il a construit la majeure partie de son oeuvre avec elle. Le milieu des années 80 permettait aux artistes de trouver le financement à des projets personnels et risqués au Royaume Uni, dans une relative indépendance et une effervescence créative dont Swinton devenait l'un des grands symboles. Jarman permettait à ses acteurs de laisser libre cours à leur inspiration. Son engagement politique profond, son art sans compromis n'étaient pas pour déplaire à l'actrice. Elle trouva en lui quelqu'un qui allait lui permettre de trouver enfin sa place, elle qui s'était sentie à l'écart, atypique toute sa vie, posant trop de questions et refusant sa condition. Elle trouvait enfin comment exprimer sa rébellion. Elle s'élève au début de sa carrière contre tout ce qu'on la destinait à être. Elle se rebelle contre le poids des traditions, devenant une comédienne intense, unique, comme l'Angleterre en a rarement connu.

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