2. Le Parfum Tom Tykwer (2006)
Jean-Baptiste Grenouille est un gueux qui a un talent singulier : un odorat surpuissant, petit à petit il en vient à vouloir fabriquer le parfum qui contrôlerai les émotions des hommes, lui pouvant sentir des choses indicibles pour un nez normal. Ma plus grande peur concernant le passage du roman (qui est mon livre préféré) au grand écran fut qu’ils fassent en premier lieu un truc hollywoodien ou l’on diabolise Grenouille, en deuxième lieu que l’on fasse une transposition (et non une adaptation) des odeurs décrites par une voix off ou un truc facile de ce genre. Merci à Tykwer d’avoir choisi la difficulté et d’adapter le livre pour le medium cinéma : le réalisateur se sert de toutes les armes cinématographiques dans ses choix de cadres et de sons pour faire partager les odeurs au spectateur : beaucoup d’effets sont tirés du film de genre (horreur, thriller, film en costume) mais on a de la matière à l’écran, on a de la sensation (le film est envoûtant en partie grâce à la sublime musique), de la documentation (dans le livre on ne sait pas comment consistent les techniques pour fabriquer du parfum ici on les voit). Une fable unique sur un sujet réellement nouveau (et en littérature et au cinéma : les odeurs) et relevant le pari de l’impossible là ou les plus grands cinéastes se sont cassé les dents. Pari gagné (et en plus la fin est sacrément subversive) car ce film pue et devient un précèdent pour tous ceux désirant approcher le sujet.

1. There Will Be Blood Paul Thomas Anderson (2008)
Récit biblique sur la misanthropie galopante d'un foreur de pétrole, sa famille et sur sa part d'ombre (dans laquelle se retrouve son double Paul Dano, lui aussi en manipulateur des esprits), le film de PTA passe pour quelque chose de classique en surface, mais construit finalement quelque chose d'original et de réellement singulier. PTA propose en effet une mise en scène tantôt immersive, tantôt descriptive, tantôt grand guignol Tout auteur ou conteur d'histoires doit avoir comme ambition première de rivaliser avec le plus vieux bouquin du monde : la bible. À ce titre PTA crée une parabole si simple et évidente qu'elle ne révèle ses multiples pistes et doubles lectures qu'après l'avoir revu. Un peu comme dans ce vieux bouquin : une histoire de vengeance, d'ambition et de famille. (ça aurait pu s'appeler le testament dans la peau ou le testament ultimatum pour clore cette trilogie entamée avec l'ancien testament et le nouveau).
Une histoire qui touche à des choses ancestrales et qui avance en bousculant les conventions narratives du genre : l'écriture audacieuse (je défie de trouver une seul récit hollywoodien dont les arcs dramatiques tournent autour de trois scènes d'humiliation qui sont autant de baptêmes - dans le pétrole, dans l'église et dans le sang) se joue des rebondissements attendus du genre, qui sont plus diffus que appuyés (on est loin de "Dallas" sur les mêmes thèmes et de leur traitement) et dont le regard sarcastique (tonalité qui indique que PTA se détache des humanistes comme John Ford et vient se joindre au Panthéon des modernes pessimistes comme Kubrick) sur le personnage principal prend toute sa dimension lors de la confrontation finale : jamais on ne rit autant devant une scène aussi dramatique (ce qui est la marque d'une écriture réellement ambivalente). Mêmes les questions en suspens nécessitant une seconde vision (Paul le frère jumeau d'Eli par ex ) passent comme une lettre à la poste.

PTA ose plonger le spectateur de 25 minutes d'images et de sons sans aucun dialogue explicatif ou scène d'exposition de personnages bidon, utilise la musique de manière inédite : tour à tour sirène puis outil (la résonance des marteaux sur le derrick se fond dans la bande son : mmmh...) et vient « forer » votre esprit. Son découpage (choix des cadres, discours/expression de la lumière) : le choix de permettre un peu de contemplation et croire au premier pouvoir de l'image dans une époque qui surdécoupe les films et qui inonde d’images numériques est un peu à contre-courant de la production actuelle : même si en surface cela peut paraitre pompeux, PTA choisit de "magnétiser" une époque plutôt que de l'imposer : cette époque s'inscrit en nous de manière diffuse (grâce à un choix judicieux de découverte de la production design petit à petit) : même si on nous lance des collines désertes à la figure au premier plan, c'est un cahier qui appuie la réalité de Plainview (sa façon de fonctionner, sa personnalité calculatrice), un aspect documentaire très réussi sur l'élaboration du forage (on comprend par les images comment cela fonctionne, non par un dialogue fonctionnel), le choix des cadres sur les échelles (sociales, spirituelles), le son s'effaçant afin d'épouser la perception du fils sourd, et une salle de bowling présentée avant la tragédie suffisent à autant d'éléments à présenter au spectateur pour qu'il fasse son propre cheminement. Si la mise en scène aurait été académique, tout le monde aurait eu la même perception du film, or pas un journal n'en ressort les mêmes adjectifs (ici et là j'ai pu lire que ce film était trop excessif et un autre a dit qu'il était minimaliste !). Le film est parfait, intemporel et ne peut se ranger dans aucune case. (fresque ? portrait ?) et marque la transformation d’un grand talent en génie tout simplement à 37 ans seulement. Respect.