De manière quasi imperceptible, Jerome Robbins va alors intégrer quelques petits mouvements de danse, des pas qui se posent sur le rythme de la musique qui acceuille à ce même moment un nouvel instrument de percussion pour prévenir un mouvement plus ample dans la partition... De manière très subtile, les premiers véritables pas de danse effectués définissent intégralement l’état d’esprit du clan que nous suivons. Chacun leur tour, puis tous ensemble ils réalisent un geste des bras qui dit « ici c’est mon territoire » tout en effectuant un joli balancier permettant de donner encore plus d’ampleur au mouvement. Ils sont chez eux et ont bien décidé de le faire savoir. Commence alors la chorégraphie des Jets, se composant de gestes très amples, utilisant tout l’espace possible et s’accaparant les trottoirs, les rues, jusqu’à gêner les passants. La première rencontre avec le chef des Sharks, Bernardo, se fait de manière hasardeuse au détour d’une rue... Interprété par George Chakiris, Bernardo est seul, il porte un pantalon noir et semble isolé face au groupe des Jets. Filmé de dos, Bernardo se trouve face aux Jets qui eux-mêmes se situent étrangement sous l’entrée d’un presbytère (rectory) ornée d’une croix. Le poids des traditions pèse sur ce groupe... On retrouvera un plan identique quelques secondes après lorsque deux Jets prennent Bernardo à parti. Celui-ci est d’abord la victime d’un surcadrage, l’emprisonnant, puis une contre-plongée met les trois personnages sur la même échelle. Néanmoins c’est au tour des Jets d’être emprisonnés par l’entrée du presbytère tandis qu’on peut apprécier un certain espace autour de Bernardo.






Ce dernier fait alors un tour sur lui-même et en gros plan, la main sur un mur peint en rouge, on peut dire qu’il touche ici au vif de sa colère... A son tour, il est suivi par un compagnon, puis un deuxième. Ils se mettent à claquer des doigts. Nous arrivons à la présentation de la bande adverse, celle qui ne devrait pas, selon les Jets, être ici. Leurs premiers pas de danse, aux Sharks, font beaucoup plus penser à des gestes de combat et lorsqu’ils tentent de s’élever vers les cieux, comme le symbole d’une volonté de grandir socialement, ils sont collés au sol. Ces gestes révèlent un conflit avec l’extérieur mais également avec eux-mêmes en tant qu’êtres cherchant une nouvelle identité. Nous assistons par la suite à une série de petits jeux entre les deux bandes... Un jeu du chat et la souris pltôt gentillet à première vue. Il est intérressant de noter que nous avions vu les Jets sous une croix, témoin du poids des traditions religieuses sur le groupe, mais que les Sharks sont également les victimes du même type d’astuce lorsque nous pouvons voir au-dessus de leur tête une enseigne disant : « Se habla espanol », un autre poid, cette fois-ci culturel, qui pèse sur les portoricains. Les petits jeux à se faire peur s’enchaînent et s’accèlerent lors d’une séquence accélérant le tempo où nous assistons rapidement, comme à un quotidien montone, aux diverses agressions que les deux bandes se font subir. De cette manière, Robbins et Wise contextualisent le récit et introduisent le cadre de vie des personnages... Notez que les deux formes de chorégraphies, celles des Jets et des Sharks, continuent sous les formes citées ci-dessus...



Enfin nous revenons sur le terrain du jeu du début alors qu’un des Jets est poursuivi par quatre Sharks... La cour de récréation devient un lieu de violence où tout le monde accourt pour jouer le rôle qui lui est offert. Le plan aérien montre bien que ces deux bandes sont avant tout prisonnières de leur condition, celle des relégués, rejetés dans les banlieues de New York mais également de leurs positions et convcictions, hasardeuses et sans légitimité. Leurs distractions ne sont qu’un moyen d’exorciser la peur de ne pas pouvoir sortir de cette cour de jeu entourée de grillages. Une prison en somme. Le combat devient un ballet intégral où tous les comédiens se réunissent pour une bataille finale... Jusqu’à ce que les policiers interviennent et chassent le jeu. On comprend bien que la tension n’est pas redescendue et que ce n’est que partie remise. Il manque cependant l’élement perturbateur, celui qui fera de ce quotidien conflictuel et routinier une vraie tragédie !