"Quand je pense à Woody Allen j'entends d'abord la voix de Danny Rose qui donne un bon conseil à ses artistes looser : « Pensez aux 3 « S » : Star ! Smile ! Super ! ». Je crois que Brodway Danny Rose est un de ses films que je préfère. Son noir et blanc, sa poésie, son pathétique et surtout sa tendresse un peu cruelle pour des artistes ratés conseillés par un impresario ringard : Woody Allen lui-même dans le rôle de Danny. On sent qu'il aime ces personnages, ces éclopés du spectacle qui survivent en faisant des galas minables, organisés par leur agent adoré Danny Rose qui est aussi maladroit qu'enthousiaste. La plus belle scène étant peut-être celle d'un dîner de Thanksgiving où tous ces naufragés des sunlights réunissent leurs solitudes autour d'un plateau de dinde au micro-ondes. Il y a Barney Dune le ventriloque retraité, le danseur de claquette unijambiste et la vielle dame et ses perruches savantes. C'est la fête ! Le seul qui se sera débrouillé pour percer, un chanteur de roucoule italienne, plantera bien sûr Danny pour un agent plus influent... Quelle émotion et quelle drôlerie. La qualité de regard que Woody Allen pose sur ces personnages bancals me touche beaucoup. Le film est comme une chanson parfaitement équilibrée, à la fois rythmée et mélancolique. Et grâce à Woody on comprend que la mélancolie est le seul sentiment qui pense.
Geena Rowlands, elle, est justement une femme qui pense trop dans le sublime Une autre femme. C'est une prof de philo qui loue un appartement vide pour se concentrer sur un nouveau livre. Mais un jour elle entend une voix douloureuse qui passe par une grille d'aération communiquant entre son bureau et le cabinet voisin d'un psychanalyste. Cette voix va bouleverser sa vie car elle va devenir celle de tous ses renoncements, à l'amour, aux enfants, à la liberté... Premier long-métrage de Woody Allen avec Sven Nykvist, l'opérateur de Bergman, il est sans doute le plus étrange et pour moi le plus émouvant de ses films. A peine 1h20 et une incroyable impression de densité, de richesse d'émotions. Une fresque intime, à la fois ample et radicale, qui est comme la version automnale de Alice, qui au fond raconte le même destin de femme qui va prendre possession d'elle même et sauver son existence des mensonges de sa vie.
J'aime ces personnages qui vivent une crise affective et morale dans les films de Woody Allen. Ce souci de la qualité de la vie intérieure, des sentiments. Ces personnages qui se remettent en question, qui explorent leur intimité, partent à l'aventure d'eux-mêmes et bouleversent les règles du récit « classique ». Pour s'aventurer dans le mystère de leur paysage intérieur et sans doute sous l'influence de Bergman, le film devient un fascinant paysage mental où tout est possible : la visite dans un lieu du passé, la rencontre entre personnage de fiction et un personnage réel. Le film devient donc une quête existentielle où une femme de cinquante ans revient à la vie, sort d'un tunnel, retrouve le secret de son malaise et finit en souriant à la vérité vécue comme un apaisement.
Ces deux films aux tonalités et types de narration très différents me font penser à un conseil que Woody Allen a un jour donné aux jeunes scénaristes : « Il faut couper tout ce qui est raisonnable ». Le Dr Yang de Alice donne à ce sujet ce qui pourrait être une assez bonne définition de tout le cinéma de Woody Allen : « aider à avoir de meilleures idées sur ses émotions personnelles ».
Wathever Works est inspiré d'une pièce de théâtre écrite il y a des années. C'est un film mineur dans l'impressionnante œuvre de son auteur. Mais une oeuvre mineure d'un grand maître nous en dit souvent beaucoup sur son art et ici sur sa morale. Car Woody Allen est un cinéaste moral. Il croit au combat intérieur des forces du bien et du mal. Il sait les crimes et les délits mais ne croit pas aux châtiments. Dans son monde, le mal triomphe souvent et le salaud n'est pas puni, comme dans le chef d'œuvre Match Point. C'est ce que j'appelle « l'émotion du nihilisme » où nulle transcendance ne viendra punir l'assassin et où les hommes se retrouvent livrés à eux-mêmes. Alors qu'est-ce qu'on fait ? Si tout cela n'a aucun sens et si les méchants s'en sortent faut-il pour autant désespérer de la vie ? Non. Wathever Works nous dit qu'il faut trouver le moyen de garder confiance et de jouir de l'existence. Peu importe comment. L'important, c'est que ça marche. Le film devient une joyeuse flambée de tous les paradoxes humains, de tous les conflits moraux, de tous les non-sens existentiels. Ce n'est plus un Thanksgiving mélancolique comme dans Brodway Danny Rose, c'est une fête dans un bar où Larry David pourrait croiser la Geena Rowlands de Une autre femme et lui dire : « L'essentiel, c'est qu'on se sente vivants ».
Dernier détail : on trouve sur le net une incroyable et très délirante rencontre entre Woody Allen et Jean-Luc Godard, tournée par l'auteur du Mépris en 1984. Souvent, on sent dans cet entretien que Woody Allen en écoutant Godard ne comprend plus rien à ses propres films. C'est très amusant à regarder. L'important c'est qu'on parle de cinéma. Whatever works.
Je viens de lire cette remarque importante de Woody : « Ce que je préfère dans la masturbation, c'est la tendresse après ».
Star ! Smile ! Super !"
Xavier Giannoli
Woody Allen est un cinéaste au style si marqué qu'il s'est inventé un personnage au fil des films. S'imposer dans un univers aussi personnel, aussi propre à son auteur a tout d'une gageure. Larry David dans Whatever works, s'acquitte avec superbe de cette tâche délicate. Il incarne un héros vindicatif, hypocondriaque, sorte de version extrême du double habituel du cinéaste. Le réalisateur décline de nouveau ce type qui lui est propre, de retour à New York. On attendrait Woody lui-même dans pareil rôle. Pourtant, décrivant le personnage comme ignoble et antipathique, il attendait de trouver l'acteur capable de l'incarner. Ecrit à l'époque de Manhattan en 1979, il aura fallu attendre un moment pour le voir sortir, ce double maléfique de ses tiroirs.

