Depuis
Raison et sentiments en 1995 jusqu'au déchirant
Le Secret de Brokeback Mountain, Ang Lee a imposé sa sensibilité à Hollywood après des premiers films précieux et sensibles (
Garçon d'honneur et
Salé sucré). Il est un pont entre l'orient et l'occident, apportant un regard unique, même lorsqu'il aborde un blockbuster (
Hulk), l'intimité d'une famille en décomposition (
The Ice Storm) ou une période troublée de la guerre de Sécession (
Chevauchée avec le diable). Il revient en terre américaine pour y raconter l'émergence du mythique Festival de Woodstock avec Taking Woodstock, présenté au Festival de Cannes (
sortie le 9 septembre).
Et pourtant, peu sont ceux qui réussissent et parviennent à se maintenir dans cet ailleurs où les modes se défont aussi vite que les carrières. En effet, cet univers aux atours chatoyants et aux méthodes redoutables impose toujours ses règles de fonctionnement, toutes bien lointaines des libertés nationales qu’ont connues ces cinéastes dès lors entravés ou égarés. Les exemples demanderaient ainsi des ouvrages entiers pour exposer les raisons de tels échecs et d’autres plus érudits encore, pour analyser les réussites des trop rares à être restés et à avoir réussi.
Ang Lee à l’heure actuelle semble de ces derniers, ceux que l’on reconnaît comme faisant partie des gagnants de la grande loterie de l’exil artistique et idéologique. Après être parvenu à exister aux yeux de ses compatriotes et de la critique, le Taïwanais s’est en effet très vite senti à l’étroit et il lui a fallu plus que de l’audace à l’heure de franchir le Pacifique pour y jouer son va-tout au milieu des années 1990. N’ayant derrière lui que quelques trois longs à son actif (
Tu Shou, Garçon d’honneur, Sucré Salé), ce dernier se risquait effectivement à accoler son nom à la longue liste des déçus du voyage, des recalés du système. Ringo Lam, John Woo, Tsui Hark…et tant d’autres encore à être partis pour réaliser des films qui ne seraient ni aboutis, ni réussis.
De Raisons et sentiments à Tigre et dragon : une ascension régulière et opportuneEt pourtant, Ang Lee parviendra à ses fins avec mesure et un sens certain de la progression. Tout d’abord, il fera ses armes avec un film d’époque qu’il transformera en ode à Jane Austen, Raisons et sentiments. Plaisir de lecture et talent de scénariste étaient certes à l’origine de ce choix, toujours est-il qu’il fallait pourtant parvenir à mettre en images, avec une virtuose habileté, ce chassé-croisé amoureux d’un autre temps. Et l’ensemble allait prendre plus qu’il ne l’aurait souhaité au point de s’imposer dans la filmographie de ce dernier comme le premier gage de réussite populaire entre lumière, candeur et jouissance d’acteurs.
Puis ce sera au tour du mélodrame angoissant (
Ice storm) où s’échineront Kevin Kline et Sigourney Weaver de lui permettre de poursuivre ce qui s’amorce comme une carrière honnête mais réussie. C’est alors que viendra le coup de génie ou plutôt l’opportunité de filmer pour l’Occident, un wu xia pan traditionnel formaté pour un public inculte du genre. Et de fait, à la mesure du pari insensé, le succès sera démesuré.
Tigre et dragon triomphe partout, aux Etats-Unis comme en Europe. Ouvrant pour beaucoup la vogue d’un cinéma asiatique inconnu jusqu’alors au plus grand nombre et que continuera à entretenir Tarantino avec les mystères de la Shaw repris avec ses deux Kill Bill, Ang Lee se voit alors décerner les attributs du gagnant : celui du précurseur.
Hulk, une première déception et un paradoxal premier pas vers la reconnaissanceLui succédera alors dans sa carrière, un film peu connu,
Chevauchée avec le diable, histoire d’une troupe particulière, les Bushwhackers, durant la Guerre de Sécession. Sorti en mai 2001, le film recevra un accueil mitigé mais démontrera si besoin en était, le savoir faire du créateur et cinéaste. Préparation à un autre tournant de sa carrière, -
Hulk, son premier véritable échec outre Atlantique-, ce film aux allures de western reste comme l’un des plus mineurs de ce dernier.
En 2003, l’heure étant aux super héros et aux adaptations télévisés, le faiseur du succès considérable que fut
Tigre et dragon se risquera donc à porter au cinéma en images de synthèse, l’histoire du plus connu des grands ogres verts,
Hulk. Techniquement très abouti et scénaristiquement manqué, le passage au grand écran de l’incroyable homme à la force surhumaine achoppe sur nombre de points de détails et plus sûrement dans sa fidélité à la série télévisée. Echec relatif en salles que compensera toutefois le DVD, nouvel étalon des réussites marketing de l’industrie,
Hulk marquera un tournant industriel pour Ang Lee, tournant qui le verra patienter trois ans avant de revenir avec un film à des années lumière de celui-ci.
Le secret de Brokeback Mountain : une épiphanie attendue menant à Lust Caution Ce métrage, ce sera
Le secret de Brokeback Mountain, drame intimiste sur la condition gay dans l’univers des gauchos et des gardiens de troupeaux Américains. Succès commercial et artistique malgré quelques vives réserves, le neuvième film de Ang Lee va ainsi le conduire à un véritable plébiscite lors de la Mostra, des Oscars qui vont suivre et dans presque l’ensemble des autres cérémonies cinématographiques mondiales. Le cinéaste aura ainsi réussi à s’ouvrir les portes de la reconnaissance critique et populaire en seulement neuf films, tout en glanant au passage un lot conséquent de ces petites statuettes dorées au nom aussi prestigieux que ridicule. Dès lors, on ne peut que s’arrêter pour rendre compte de la dimension atteinte par notre cinéaste. Ang Lee est grand et s’est imposé autant sur ses terres que dans les hostiles contrées Américaines, elles qui pourtant sont si souvent fatales aux créateurs asiatiques.
Alors que faut-il attendre de
Lust caution, son dernier film ? Tout d’abord, une légitime et véritable bonne nouvelle pour le cinéma car outre le casting appréciable réuni (Tony Leung Chiu Waï, Tang Wei, Joan Chen), Ang Lee demeure un faiseur hors paire et un habile conteur d’histoires difficiles ou inattendues. Ensuite, le résultat ne peut être qu’intéressant si l’on prend en compte qu’avec ce film, Ang Lee renoue avec le mandarin et retrouve pour décor la Chine. Mais ce qui promet surtout dans ce film, c’est l’ampleur qu’il propose et la profondeur qu’il déploie. Typique du cinéma asiatique et de ses longues sagas, ce métrage installe en effet Ang Lee dans un univers et une époque à faire revivre, celle de la Seconde Guerre Mondiale vécue de Chine.
Avec Taking Woodstock, Ang Lee confirme son aise entre les deux rives du Pacifique, abordant un événement fondamental de la culture occidentale. Lee évoque depuis longtemps et de manières très différentes des personnages en rupture avec les conventions (le jeune héros de
Garçon d'honneur, Kate Winslet dans
Raison et sentiments, Zhang Ziyi dans
Tigre et dragon, ou le couple déchirant partageant
Le Secret de Brokeback Mountain). En s'intéressant aux prémices de Woodstock, il raconte le symbole d'une génération en rébellion contre l'ordre ancien. Le voir aborder ce grand moment de la contre culture est finalement d'une grande cohérence.