Emouvante dans
Holy Lola, pétillante dans
Les Sentiments, vibrante victime dans
Entre ses mains, savoureusement sexy dans
Quatre étoiles, la plus lumineuse des actrices françaises s'impose de plus en plus, devant la caméra comme sur les planches, discrètement, généreusement. Elle incarne aujourd'hui avec une grâce tranchante, brisée par une effrayante brutalité, une héroïne dérangeante, une érotomane troublante dont elle a su saisir avec justesse toute la souffrance. C'est avec joie que nous avons croisé Isabelle Carré, délicieuse, d'une rare gentillesse, sincère. Une actrice, une femme rare, précieuse, que nous n'avions absolument pas envie de quitter.
Qu'est-ce qui vous a bousculé lorsque vous vous êtes retrouvée face à Anna M. ?J'ai ressenti son manque d'amour, son énergie, sa détresse, sa violence. Je pense que ce mélange peut dérouter les gens pendant le film. On n'est pas dans le manichéisme. Le personnage renvoie à notre humanité. Je me suis beaucoup appuyée sur ce que chacun d'entre nous peut ressentir lorsqu'il est amoureux. Quand on reçoit un premier coup de téléphone et qu'on interprète ce que cela peut signifier. A ce moment-là, une sensibilité est exacerbée. L'histoire d'Anna M. est du même ordre. Il y a aussi cette blessure narcissique quand la porte se ferme et qu'on ne reçoit pas de retour. Il fallait amplifier ces sentiments. Dès le départ, j'ai senti que Michel avait beaucoup d'empathie pour ce personnage. Toutes ses recherches l'ont amené à être attaché à cette figure féminine. De mon côté, j'ai lu beaucoup de lettres et de témoignages. Ce qui m'a troublée, c'est que même si on n'a pas envie de rencontrer une Anna M. en bas de chez soi, il y a toujours cette humanité.
Vous n'avez pas été, dans un premier temps, effrayé par le rôle, par cette violence que vous n'aviez encore jamais appréhendée?En fait j'avais hâte depuis longtemps d'interpréter un personnage aussi complexe. Elle a effectivement une vraie violence en elle, plusieurs formes même de violence, une violence contre elle-même au début avec le suicide, une violence mentale et manipulatrice et une violence physique. A part dans un cadre très intime, je suis quelqu'un qui extériorise assez peu ses sentiments même si c'est mon métier de travailler sur les émotions. J'ai toujours une retenue, d'autant plus en ce qui concerne ma propre violence. Je trouvais donc passionnant de mettre ainsi les mains dans le cambouis. Il est très jouissif d'incarner un méchant au cinéma, de jouer une personne qui effraie et possède cette décharge d'énergie qu'à Anna. Même s'il s'agit d'une psychose, j'ai éprouvé un réel plaisir à interpréter ce personnage, sans doute parce que tout était possible. Dans la vie de tous les jours, on ne peut pas casser la vitre d'un immeuble sous prétexte qu'on ne vous répond pas (rires). Ce champ libre émotionnel peut amener au délire. Michel Spinosa m'a fait confiance par rapport à ce sujet, on n'a pas trop défini chaque étape, au contraire, on partait d'assez bas, on faisait des prises «propres» et après, je lâchais les lions. Ce qui peut me permettait de monter. Ceci dit, il y a eu des prises où ça a été très direct comme la baston avec Gilbert Melki, par exemple.

Michel Spinosa nous a confié que vous deviez passer d'un état à l'autre très rapidement durant le tournage en raison de certaines contraintes techniques, cette précipitation vous a t-elle aidé à trouver les émotions d'Anna qui change très vite, soudainement de comportement?Effectivement. Elle n'est pas structurée et n'obéit à aucun palier. Les seuls moments où elle a des retours sur elle-même, ce sont plutôt des états dépressifs. J'ai tellement aimé le scénario que je l'ai appris par cœur. Du coup, s'il fallait changer d'humeur, ce n'était pas un problème parce que je savais où j'allais. Comme Michel, j'avais l'histoire en tête. D'ailleurs, je crois ne jamais avoir vu un metteur en scène se fondre autant dans la progression de son personnage. Il était Anna et nous étions deux à être impliqué dans sa caractérisation.
Est-ce qu'il a vous demandé de regarder certains films pour préparer le rôle?Oui. Claire Dolan, de Lodge Kerrigan. Sur le tournage, il m'a également demandé de regarder des films de Roman Polanski, surtout Rosemary's baby. Il m'a parlé du cinéma de David Cronenberg et surtout du Miroir, de Andrei Tarkovski. Ce film est très important pour Michel. La manière dont le cinéaste filme le chignon, les cheveux. Il aimait beaucoup la façon dont le personnage féminin était montrée, à certains moments, elle est très belle, à d'autres, c'est plus rugueux. Je me suis également basée sur des lectures qui m'ont beaucoup aidées. Des études sur l'érotomanie notamment. J'ai rencontré un psychiatre qui m'a confié qu'il enviait ces érotomanes lorsqu'ils se trouvaient en pleine période d'exaltation, parce que sans doute il connaissait un amour comme on n'en connaîtrait jamais. J'ai trouvé ça très beau, surtout de la part d'un homme qui les côtoie, analyse, assiste à la destruction que cela peut produire. J'avais déjà abordé cette pathologie en étant à la place d'Anne Consigny dans A la folie, pas du tout, mais je ne savais pas que cela pouvait aller si loin. C'est une psychose qui se soigne très mal et peut amener ceux qui en sont victimes jusqu'au suicide comme au meurtre.

Est-ce que l'intensité du personnage a eu des répercussions sur votre vie privée ?Je n'ai pas subi Anna M. même si évidemment ça grignote parfois. Je me souviens, en revanche, qu'à l'hôtel, j'étais très sensible aux bruits (hilare). J'étais dans une autre chambre et je devais traverser un couloir, de nuit. J'étais tellement flippée que je le traversais très vite (rires).
Que vous a apporté cette nouvelle expérience, cette rencontre avec Michel Spinoza? Michel a porté cinq ans ce film avant de donner le premier clap. Il m'a tenu la main pendant tout le tournage, il m'a aidé à rentrer dans le personnage. Son investissement est très fort. J'ai toujours beaucoup de mal à expliquer l'importance ce cette expérience pour moi. J'entends tout le monde me rabâcher en pleine promo à quel point le film est bien et je n'hésite pas à le répéter... C'est vrai, mais quand quelque chose est vrai, c'est difficile de le dire et de paraître sincère ! Il y a une pudeur, une émotion qui représente mon expérience sur le film, quelque chose d'unique. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si un jour je retrouverais une telle osmose et autant de passion sur un plateau. Un rôle comme celui-là, il n'y en a pas des masses. Prenez Irène Jacob par exemple, elle est bien placée pour le savoir : elle a eu la chance d'obtenir tout de suite un rôle extraordinaire dans La Double vie de Véronique, puis d'enchaîner sur Rouge, sur de beaux rôles au théâtre, mais des rôles aussi puissants que ces premiers, on ne lui en propose pas tous les jours. En tant qu'acteur il n'y a pas que votre performance qui compte, mais aussi le texte qu'on vous donne à manger. Et elle, elle a eu à manger ! (rires) Moi aussi, mais ce n'est pas donné à tous les acteurs...

Propos recueillis par Sophie Wittmer et Romain Le Vern