C’est désormais une coutume établie : Paolo Sorrentino revient en compétition à Cannes tous les deux ans. En 2004, c’était avec Les conséquences de l’amour, en 2006 avec L’ami de la famille, cette année avec
Il divo. À cette différence près que cette fois ce réalisateur italien venu du cinéma publicitaire s’attaque à un sujet ambitieux : Giulio Andreotti, figure controversée de la Démocratie Chrétienne dont le nom a été mêlé à de multiples affaires louches, mais qui a aussitôt été blanchi de toutes les charges accablantes pesant contre lui. Le film s’attache au politicien septuagénaire devenu une sorte de bête à concours du paysage politique transalpin. Il débute par un glossaire censé nous aider à comprendre ce qui va suivre, en l’occurrence un portrait à charge mis en scène avec une virtuosité de tous les plans qui sied bien à son sujet et surtout au nombre prodigieux de personnages impliqués à un titre ou à un autre dans ce tableau de moeurs peint au vitriol.
IL DIVOUn film de Paolo Sorrentino
Avec Toni Servillo, Anna Bonaiuto, Giulio Bosetti, Flavio Bucci
Durée : 1h50
Date de sortie : 10 décembre 2008Il faut sans doute être italien pour saisir toute la subtilité d’
Il divo. Un peu comme si un cinéaste français entreprenait de consacrer un film à la vie de Jacques Chirac, en s’autorisant toutes les libertés. La force du film de Sorrentino réside d’abord dans sa dynamique à toute épreuve et une succession de saynètes conçues comme autant de morceaux de bravoure. Passé quelques rappels pédagogiques à propos de
la Loge P2, d’Aldo Moro ou du général della Chiesa (immortalisé par Lino Ventura dans
Cent jours à Palerme), c’est un véritable déluge qui s’abat sur le spectateur. On ne comprend pas toujours tout, loin de là, mais on se laisse entraîner par la virtuosité d’un réalisateur bien décidé à prendre le contre-pied des biographies politiques habituelles, en s’appuyant sur une documentation impressionnante. Il suffit pour s’en convaincre de voir la façon dont il choisit de portraiturer Andreotti. Celui-ci est incarné par Toni Servillo, comédien vu par ailleurs à Cannes en parrain de la Camorra dans Gomorra de Matteo Garrone. Ironie du sort : non seulement, celui-ci est absolument méconnaissable, mais il incarne cette fois l’ennemi public numéro un de la Mafia des années 90. Teint cadavérique, oreilles repliées, mine impassible, humour pince-sans-rire et manières de grenouille de bénitier constituent les principaux signes de reconnaissance de ce politicien roué qui est décrit ici comme un guignol en chair et en os régnant sur une armée de pantins désarticulés.
Il divo est un film brillant et tapageur qui met en avant sa folie, quitte à multiplier les images baroques et à pratiquer la surenchère permanente voire à flirter parfois avec le plus mauvais goût. Pas facile toutefois de suivre le fil de cette histoire tortueuse qui pratique le Name Dropping jusqu’à l’ivresse, chaque personnage bénéficiant lors de sa première apparition d’une identification circonstanciée en quelques mots. Qu’importe qu’on ne comprenne pas toujours tout, le film conquiert d’abord par sa rapidité et son culot. On est loin de l’attaque policée et subtile de Silvio Berlusconi par Nanni Moretti dans
Le Caïman. Au point qu’on se demande jusqu’à quel point Andreotti (qui a aujourd’hui 89 ans) a pu laisser passer une somme d’accusations aussi accablante sans porter plainte. Jusqu’au générique final où l’on apprend qu’il a subi les accusations les plus graves et les condamnations les plus lourdes, sans jamais être réellement inquiété, toutes ses peines ayant été amnistiées. Il divo est une ½uvre de salubrité publique qui mériterait de donner des idées aux cinéastes français, traditionnellement frileux lorsqu’il s’agit de se frotter à la réalité politique de notre pays, sinon dans des ½uvres aussi peu engagées que
Le bon plaisir de Francis Girod ou
Le promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian. Chez Sorrentino, tous les coups sont permis et cette liberté de ton fait du bien à une époque qui prône le consensus mou comme mode de pensée.
Jean-Philippe GuerandRetrouvez la galerie photos page suivante...