Alors que Howard Shore occupe l'actualité en s'étant vu rejeté de
King Kong par Peter Jackson lui-même, au profit de James Newton Howard (compositeur non moins talentueux mais au registre tout autre), le compositeur canadien retrouve son alter ego cinématographique de toujours, David Cronenberg, pour ce qui restera l'un des films les plus marquants de l'année 2005 : A History Of Violence. Et à défaut de pouvoir entendre sa monumentale - mais inachevée - partition pour King Kong, on dégustera avec un intérêt tout particulier cette musique pour le petit chef d'oeuvre de Cronenberg, plus inspiré que jamais.
A HISTORY OF VIOLENCEMusique de Howard Shore
New Line Records
Sortie : 11 octobre 2005
Tracklist :
01 - Motel (3:11)
02 - Tom (1:31)
03 - Cheerleader (1:58)
04 - Diner (1:50)
05 - Hero (2:42)
06 - Run (2:25)
07 - Violence (3:12)
08 - Porch (4:17)
09 - Alone (1:36)
10 - The Staircase (2:44)
11 - The Road (3:06)
12 - Nice Gate (3:15)
13 - The Return (4:39)
14 - Ending (3:48)
Durée du CD : 40:14Rappelant par moments les cordes et les cuivres du
Seigneur Des Anneaux, la musique de
A History Of Violence, toujours subtile et ambiguë, dévoile ce qui pourrait être comme l'essence de la nature humaine ("l'homme est un loup pour l'homme"). Dans chaque morceau du score se cache une perversité, un danger omniprésent. Shore a l'art de développer des atmosphères lourdes et psychologiquement envahissantes. Et on retrouve ici tout le génie du compositeur pour donner aux plans de Cronenberg cette fameuse sensation de malaise qui caractérise son cinéma, avec des accords complexes et des nappes tantôt sombres, tantôt plus enjouées, jouant d'un va et vient incessant entre l'être et le paraître, entre l'apparence de la belle famille qui s'aime, et les démons intérieurs de Tom Stall.
Pour autant, si on apprécie Howard Shore pour son talent à instaurer des ambiances glauques (
Seven,
The Game), le musicien sait aussi distiller le sentiment amoureux avec une intelligence rare, avec un subtil thème joué aux bois et aux cors, rappelant par moment le lyrisme retenu de
Faux-Semblants, l'un des meilleurs films de Cronenberg, et sûrement aussi l'une des plus belles musiques de Shore. Un film qui supporte d'ailleurs très bien la comparaison avec
A History Of Violence, tant les deux oeuvres se suivent logiquement et se complètent. L'un des meilleurs exemples concerne les deux scènes d'amour du film, qui se répondent de manière ambivalente (la première est douce, chaleureuse, presque innocente, tandis que la seconde est carrément radicale, bestiale et dérangeante). Shore adopte pourtant pour ces deux scènes différentes le même type d'approche : cordes très mises en avant, mélodies lentes et aériennes. Le musicien ne montre pas le sexe. Il décrit l'amour dans toute sa profondeur et sa complexité, ajoutant alors l'essentiel de son sens à ces deux scènes du film. La scène finale, quant à elle, est littéralement portée par la musique, qui dit tout, tandis que l'image se limite à des regards croisés entre les personnages, silencieux. Avec quelques notes, Shore clôt le film de manière émouvante et magistrale, sans aucune fioriture. Il est simplement juste, en phase totale avec la caméra de Cronenberg.

Sur le CD, des titres tels que "Motel", "Tom", "Diner", "Hero" ou "Alone" définissent toute la simplicité et l'économie de moyens avec laquelle Shore décrit Tom, sa famille et son histoire. Car la partition de Shore, si elle rappelle par moments la fougue des aventures des hobbits de Peter Jackson, demeure étonnamment retenue, presque sournoise, avant de ressurgir par moments, avec violence et sans crier gare, tel le passé de Tom Stall ("Run"). Shore sait mieux que personne créer ce type de climat, cette latence perverse qui nous plonge littéralement au coeur du style de Cronenberg, où se mêlent dualités, démons intérieurs, être et paraître, amour et mort, bonheur et désespoir. En ce sens, la musique d'Howard Shore est une véritable pépite de subtilité musicale, qui suit le parallèle du film avec une précision et une efficacité confondantes. Si les aficionados des thèmes héroïques du
Seigneur Des Anneaux seront certainement troublés par cette approche, les amoureux de l'âge d'or du duo Shore / Cronenberg seront aux anges. Car il s'agit là véritablement d'une oeuvre majeure des deux artistes canadiens, malgré les apparences. A voir, mais aussi à entendre. Car c'est sombre et beau à la fois, parce que c'est l'humain dans toute sa nudité. Et c'est là toute l'essence du cinéma de David Cronenberg, que Howard Shore distille dans sa musique avec une grâce à laquelle il serait dommage de ne pas goûter.