Fable moderne sur l’exclusion et le rapport à l’autre
Ben X est un évènement dans son pays d’origine, la Belgique. Traitant de très nombreux sujets annexes faisant de ce film une œuvre complexe et possédant plusieurs niveaux de lecture, le scénario est à l’origine issu d’un fait divers troublant : chahuté par ses camarades de classe, un jeune autiste est poussé au suicide. C’est pour dénoncer cet état de fait social consternant que le réalisateur et critique cinéma Nic Balthazar a tout d’abord écrit un roman puis monté une pièce de théâtre sur le sujet, avant de pouvoir en faire un film, aidé du producteur Peter Bouckaert et de l’acteur Greg Timmermans. Nous avons rencontré ces deux derniers dans un petit hôtel du quartier latin afin d’explorer (trop brièvement malheureusement) la genèse du projet.
Greg, c’est la première fois que l’on aura en France la chance de vous découvrir, mais vous êtes déjà connu en Belgique pour avoir participé à diverses pièces de théâtre et autres séries télé. Pouvez-vous nous en parler ?GT : J’ai fini mes études de théâtre il y a trois ans, à l’université de Bruxelles. Avant de faire le film, j’avais joué dans deux pièces de théâtre, et depuis je travaille de façon permanente dans une troupe de théâtre qui s’appelle l’Arsenal, avec qui j’effectue deux pièces par an. Concernant la télévision, j’avais effectivement travaillé dans quelques séries mais il s’agissait vraiment de petits rôles, avec juste quelques journées de tournage. Donc ce film est pour moi non seulement mon premier rôle au cinéma, mais aussi mon premier rôle principal.
Comment avez-vous entendu parler du projet de Nic Baltazar et qu’est- ce qui vous a poussé à y participer ?GT : J’avais entendu parler du livre et de la pièce de théâtre mais je n’avais pas lu le livre, ni vu la pièce. J’avais juste joué dans le court métrage d’un réalisateur qui connaissait Nic et c’est celui-ci qui l’a en fait approché en lui disant que j’étais peut-être le bon acteur pour le rôle. Et donc, sans que je le sache, Nic est venu me voir dans une pièce de théâtre et après la représentation, Nic est venu me chercher et m’a dit : « Il faut qu’on se parle » et pour moi c’était vraiment une très grande surprise. Après j’ai fait deux auditions et c’est comme cela que j’ai eu le rôle.
Comment vous êtes vous préparé pour le rôle ? Avez-vous eu une préparation similaire à celle de Sam Riley qui a côtoyé des épileptiques pour préparer le rôle de Ian Curtis (Control, de Anton Corbijn) ?GT : Effectivement, moi aussi, je suis allé voir beaucoup de gens atteints d’autisme, et comme vous le savez, l’autisme a un spectre très vaste, il y a presque autant de formes d’autisme qu’il y a de personnes. J’ai donc rencontré des autistes de tous les âges, je suis allé dans des écoles, des institutions, j’ai rencontré des parents, et je suis allé aussi voir des autistes dans leurs propres environnements, dans des petits villages partout en Flandres. Je les ai observés, j’ai beaucoup parlé avec eux, et ça m’intéressait de savoir également comment réagissait un autiste dans une situation de panique et pourquoi, qu’est qui génère cette réaction, pour bien comprendre comment il raisonne. Mais ce qui était très important pour moi, c’était de créer ma propre forme d’autisme, donc j’ai fait une combinaison entre mes observations et mes propres sentiments.
Vous concernant, Peter, vous avez participé à la production du film La mémoire du tueur (Erik Van Looy, 2004), pensez vous que les deux films partagent certaines similitudes ?PB : C’est la première fois que l’on me pose cette question, mais effectivement oui, je pense que oui. Il y a deux choses je pense.
La mémoire du tueur était un film très inattendu en Flandres : Erik Van Looy avait déjà fait deux longs-métrages mais c’était vraiment son breakthrough, le film qui l’a propulsé et révélé aux yeux du public comme un réalisateur très talentueux. Mais, ça a aussi changé le cinéma en Flandres. C’est vraiment à ce moment que les gens ont réalisé « Tiens en Flandres, on est aussi capables de faire de bons films ! ». Et le film est devenu numéro un au box office alors que la même année sont sortis Le seigneur des Anneaux et
Le monde de Nemo. Et pour moi, ce qui explique le succès de l’oeuvre c’est que d’une part c’est un très bon film (le scénario est excellent, les acteurs sont formidables..), et d’autre part, il y avait plusieurs niveaux dans ce film. Ce n’était pas uniquement un thriller, le public a vraiment sympathisé avec le tueur, parce qu’il était malade, atteint d’Alzheimer, et commençait à se focaliser et se venger sur des gens qui, normalement, ne sont jamais punis. Ca appelait donc au sentiment des gens qui se disent « il y a parfois des gens au dessus de nos têtes, et là pour la première fois, il y a quelqu’un qui fait quelque chose comme cela. Ici, pour
Ben X, c’est un peu la même chose car le film est sorti en Septembre dernier, c’était le premier d’un réalisateur qui est connu pour avoir fait des reportages de tourisme, et donc c’était assez inattendu. Puisque Nic n’a pas fait d’école de cinéma, il a créé son propre langage, il a utilisé des éléments très divers, la langue du jeu vidéo, l’angle documentaire, tout est mixé donc il a créé sa propre voix. Et deuxièmement, c’est aussi un film qui a beaucoup de niveaux. Il n’est pas simpliste je pense, on ne voit qu’à la fin toutes les pièces s’imbriquer les unes dans les autres, ce que la mère a fait, et le film a apparemment touché une veine, une corde sensible car on reçoit encore aujourd’hui des mails de gens qui nous expliquent des histoires qui dépassent vraiment la fiction sur le harcèlement, sur l’autisme, sur le suicide. Et c’est un film sur l’apathie. L’autiste est quelqu’un qui a des difficultés pour montrer des sentiments d’empathie, mais le film est aussi pour nous un rappel pour une société qui a elle-même perdue son empathie pour l’autre. Aujourd’hui, nous sommes tous des individus. L’individualisme règne, et on a perdu quelque par l’empathie pour comprendre un autre individu qui est un peu différent, et c’est un peu cela aussi le sujet et cela touche beaucoup de gens. De plus, bon, le film n’est pas devenu numéro un au Box Office, mais a tout de même atteint la cinquième place et a dépassé
La vengeance dans la peau, Ocean’s 13, avec une première œuvre sur le harcèlement, l’autisme, c’est un miracle pour nous.
Justement, le film ne parle pas que d’autisme et tourne autour de nombreux thèmes. Est-ce qu’il a été difficile à produire, d’autant que c’était donc un premier long métrage ? PB : Ca n’a pas simplifié les choses. C’était donc en effet le premier film d ‘un réalisateur qui n’avait même pas fait de courts métrages et avec un jeune acteur dans le rôle titre. Greg est très modeste, mais il a fait deux auditions et à chaque fois qu’on faisait les tests de castings pour la mère, de Scarlite et des autres membres de la distribution, dès que l’on allumait la caméra, il devenait littéralement Ben. En une seconde, il ne le jouait pas, il le devenait. On a rassemblé beaucoup de matériel pour convaincre les gens, beaucoup de tests de caméra afin de montrer Greg… Et finalement on a motivé beaucoup de gens parce que c’était un film qui abordait beaucoup de sujets. Oui, ce n’était pas facile, oui, ca ne sera jamais évident de convaincre les gens de venir voir un film au cinéma qui traite de ces sujets là, mais c’est grâce à ces sujets là qu’on a pu convaincre les gens de faire le film.
Greg, est-ce qu’après avoir joué le rôle de Ben, votre vison du monde a changé ? Est-ce que vous voyez le monde autrement ?Je crois que je suis fondamentalement la même personne mais je pense également que tout ce que l’on fait dans la vie élargit son être et sa pensée. Est-ce que je regarde les choses d’une manière nouvelle ? Non pas vraiment car il y a deux ans, j’avais déjà fait une pièce de théâtre où je jouais un rôle très proche de celui que j’ai dans le film et il m’est difficile de l’expliquer mais j’ai toujours depuis très jeune eu une certaine attirance pour le sujet de l’autisme. Et j’ai toujours également eu beaucoup de sympathie pour les gens qui se retrouvent isolés, donc j’ai toujours réagi comme cela, et j’ai toujours eu de très forts sentiments concernant l’injustice. Donc ca ne m’a pas vraiment changé, mais plutôt renforcé dans mes convictions.

Il y a une très grande place faite dans le film aux univers virtuels et au côté intérieur du mode de chacun. Est-ce que le côté jeu vidéo était déjà là dans le roman original ? Et comment en êtes vous arrivés à contacter la société CodeMasters pour mettre Archlord dans le film ? PB : Ce n’est pas facile mais effectivement, tout était là dès le départ car le livre a été inspiré d’une réalité, un fait divers, et le jeune homme qui s’est suicidé jouait déjà aux jeux vidéo, et donc c’était pour lui une véritable échappatoire. On a bien sûr fortifié cela dans le film parce que pour nous, le jeu vidéo n’était pas un Gimmick pour être dans le vent, cela faisait vraiment partie de son être. Il commence à mixer réalité et jeu vidéo et ce qu’il apprend dans le jeu vidéo, il l’utilise dans sa vie de tous les jours. Donc il fallait qu’on trouve un moyen de reproduire cela. Pendant la préparation du film, nous avons donc regardé beaucoup de jeux vidéo du type
World of Warcraft, etc…Mais nous avions entendu dire qu’un nouveau jeu était en préparation, du nom d’
Archlord, et le concept était magnifique car cela correspondait exactement à ce que nous cherchions. En fait, le concept de
Archlord, c’est qu’on doit fonder des clans et des alliances pour conquérir des mondes, et celui qui atteint le niveau 100 devient le Archlord, à savoir le Dieu du jeu, et ce pendant un mois. Pendant un mois, si quand le lundi on se lève et on ne se sent pas bien, on peut faire pleuvoir et provoquer des tempêtes, sur tout l’univers du jeu et pour tous les joueurs c’est la pluie et la tempête. Donc on est vraiment tout puissant. Mais un mois plus tard, une autre armée peut désigner son Archlord et donc ça tourne. On cherchait un jeu où une personne pouvait être très proche de devenir Archlord et qui pouvait être une idole pour beaucoup de joueurs. Et donc je suis entré en négociations avec Codemasters. Mais en fait, Codemasters est la société qui a adapté le jeu pour l’Occident parce qu’au départ, c’est un jeu coréen. Des millions de coréens y jouent chaque jour, et donc il nous fallait évidement la permission de la société NHN en Corée, et sur les mille personnes qui y travaillaient, seulement un seul d’entre eux parlait l’anglais, du nom de Tony Kim (je ne vais jamais oublier son nom). Et donc je l’ai eu au téléphone avec 11 heures de décalage horaire, pour expliquer ce que nous voulions faire, qu’on ne voulait pas mettre le jeu vidéo dans un contexte qui lui était désavantageux, parce qu’ils sont très frileux avec cela. Depuis ils ont vu le film, et ils en sont très contents.
Propos recueillis par David BramiNous vous donnons rendez vous la semaine prochaine, afin de nous plonger plus avant dans cette œuvre unique, tandis que le réalisateur répondra à nos questions concernant son passage à la mise en scène, l’accueil du film à Montréal et le besoin qu’il a eu de mener cette œuvre à son terme jusqu’au grand écran dans un monde où les critiques sont souvent opposées aux metteurs en scène qu’ils révèrent.