Par S. Wittmer, R. Le Vern - publié le 19 mai 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h38 - 3 commentaire(s)
Quelques jours seulement que nous courrons de salles en salles, pour Romain, d’une énergie débordante, également de soirées en soirées, et le Festival nous a déjà offert un lot de jolies surprise avec un premier coup de coeur pour le film roumain de Cristian Mungiu,
4 mois, 3 semaines & 2 jours, dont Mathilde vous a déjà parlé. Un film poignant à la mise en scène tout aussi bouleversante qu’oppressante, d’une sobriété piquante, glaçante. C’est peut-être le moment de vous en dire un peu plus sur le sujet du film, afin de compléter la première chronique. Nous sommes en Roumanie, en 1977, deux jeunes étudiantes partagent une chambre au cœur d’un foyer universitaire. L’une d’elle, Gabita, enceinte, doit se faire avorter. Un acte alors condamné par le régime communiste en place et passible de plusieurs années de prison. Son amie, Ottila la réconforte et se prépare à l’accompagner. Elle réserve discrètement une chambre d’hôtel et se retrouve face à un odieux personnage qui profite de leur désarroi, de la gravité de la situation pour abuser d’elle. La mise en scène ciselée, dénudée du cinéaste s’arrête alors avec une étonnante puissance émotionnelle sur les réactions d’Ottila, son dévouement, son sens de l’amitié, des responsabilités qui va engendrer en elle une blessure ineffaçable, face à celle de son amie, d’un égoïsme révoltant, centrée sur sa seule petite personne. En utilisant parfaitement le talent de sa comédienne qui sert à merveille son propos, Cristian Mungiu passe avec dextérité du drame au thriller, nous promène dans un univers particulièrement glauque, austère et crée une atmosphère suffocante, limite effrayante. Un film susceptible d’être couronné par une Palme d’or. Les lumières de l’amphithéâtre se rallument, la salle reste plongée dans un étrange silence, rare qui en dit long.

Encore sous le choc nous allons tranquillement dîner, profitant d’un appréciable moment de répit en terrasse, observant la valse de pingouins s’apprêtant à monter les marches en tenue de soirée, smoking et nœuds papillons pour découvrir le film de Wong Kar Waï. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil sur l’écran géant qui se trouve en face de nous, Jude Law apparaît, charmant mais légèrement étriqué dans son costume, je le préfère dans sa tenue de barman, un brin plus sauvage, il reste néanmoins craquant et la foule le hèle chaleureusement. C’est sur cette image séduisante que je prends le chemin de notre appartement, elle clôt une première journée trépidante, grisante, vient étrangement se mêler à celle d’une jeune femme roumaine pleurant de rage, de honte et de désespoir dans un bus vide dont les murs blancs, d’une froideur dérangeante, tranchent avec sa fragilité.
Jeudi, je commence par la projection du film d’une jeune cinéaste, Céline Sciamma, présentée dans la compétition Un certain regard, Naissance des pieuvres. Un essai réussi, tendre et sensible, à l’image de cette jeune femme que nous avons eu l’occasion de croiser, sortant tout juste des bancs de la Fémis où elle a suivi une formation de scénariste. Ce récit est celui qu’elle a présenté pour boucler ses études, un récit qui a séduit les productions Balthazar, quelques mois plus tard elle se retrouve à Cannes pour la première fois, sereine et éblouie, protégeant avec affection ses trois comédiennes. Elle s’est laissée imprégner dans ce premier film par ses souvenirs, ceux de son adolescence encore proche, de ses blessures, par sa passion pour la natation synchronisée qui lui permet de se poser sur la sensualité de ces corps émergeant de l’eau, sur cette ébullition soudaine qui s’empare de ces adolescents. Marie, Anne, Floriane, elles sont trois, elles ont 15 ans, leurs désirs les brûlent, s’emparent de leurs corps différemment, et se croisent dans les couloirs bleutés de la piscine, dans les rues désertes d’une banlieue vide de toute luminosité. Avec habilité Céline Sciamma a su installer son décor, très symétrique, dépouillé, une ambiance assez intéressante, qui laisse ressortir avec subtilité la vérité derrière le paraître. Un joli premier film, qui pourrait se voir attribuer le prix de la Caméra d’or.

Nous enchaînons avec le film russe en compétition,
Izgnanie de Andreï Zviaguintsev. S’il ressort de ce nouveau film du cinéaste un magnifique sens de l’image, qu’il manie avec une rare sensibilité, laissant parler les paysages qui traduisent parfois mieux que les comédiens eux-mêmes les sentiments des personnages et la force de certaines situations,
Izgnanie reste en dessous du
Retour, traversée poignante par laquelle on était totalement habité. Ici la trame narrative est malheureusement trop brouillonne, poussive et le cinéaste se perd dans des détours qui finissent par assommer le spectateur dont l’attention du coup se relâche. Un montage plus serré, plus centré sur l’histoire principale de ce couple qui va se déchirer silencieusement aurait apporté une réelle puissance au film et l’aurait rendu beaucoup plus tranchant. L’effet Cannes joue également en la défaveur de ce type de récit très long, très lent, qu’il est difficile de pleinement recevoir lorsqu’il est présenté en fin de journée et que l’on a déjà vu plusieurs films.
Izgnanie regorge en effet de beaux moments et mérite que l’on s’y arrête peut-être avec plus de recul.
Nous nous précipitons ensuite avec Romain en salle de presse pour taper nos petits comptes rendus quotidiens, c’est l’heure de la montée des marches avec une Sophie Marceau tourbillonnante tout de blanc vêtu, qui du haut de notre balcon surplombant le tapis rouge, nous semble rayonnante. Elle est ici pour présenter son film, La disparue de Deauville, qui sortira sur les écrans mercredi prochain. Un second long métrage décevant sur lequel nous reviendrons prochainement. S’aligne ensuite pour une montée sobre et discrète l’équipe de
Zodiac de David Fincher. J’ai découvert avec joie le film le matin même, j’en ai aimé la force, c’est un excellent polar transcendé par le jeu des comédiens qui ont su se fondre dans l’univers de Fincher. Quelques détours par d’agréables soirées, un arrêt au Martinez, j’y croise Jude Law buvant discrètement un café, je reste saisie, je l’avoue, son regard transperce. Je continue mon chemin, enivrée, nostalgique. Romain prend le relais pour ses coups de cœur, coup de gueule et autres soirées Cannoises.

Les amis, comme l’a dit Sophie, immense déception du côté Russe avec le nouveau long métrage de Andrei Zviaguintsev, cinéaste russe précieux, qui nous avait considérablement époustouflés avec
Le Retour, coup d’essai-coup de maître qui sondait les relations carnassières entre un père et ses deux fils et plaçait par son style visuel virtuose son auteur comme le nouveau Tarkovski. Grosse attente donc. Dans
Le Bannissement, son second essai bouillonnant, il gratte le vernis du bonheur artificiel en se focalisant sur une famille déchirée par une affaire d’adultère et ausculte au gré de plans-séquences, de travellings et de mouvements de caméra totalement ahurissants, les non-dits, les regards, la nature, la perte de soi etc. Tant de moments sacrés qui stimulent durablement la rétine. Or, contrairement au
Retour qui frôlait la perfection, c’est cette fois-ci le coup du verre à moitié plein ou à moitié vide. Incontestablement, Zviaguintsev sait filmer, travaille les cadres, utilise les couleurs en contrepoints, donne une importance sacro-sainte aux moindres bruissements, aime les personnages énigmatiques qui adoptent des postures ambiguës. Bref, préfère le langage cinématographique pour traduire une foultitude de sentiments ambivalents. De ce point de vue, pas de doute : le film contient des moments fulgurants de pur cinéma où le cinéaste assure par ailleurs un goût salvateur pour le plan qui dure. Certes, mais sur deux heures et demi, le réalisateur convaincu de son héritage Tarkovskien se regarde joliment filmer et n’étonne pas.
Regrettable d’autant qu’au vu de la première heure, on tenait là un candidat sérieux qui risquait de sérieusement ridiculiser la concurrence. Or, le résultat ne tient pas ses promesses drastiques : sous ses audaces apparentes, le cinéaste décide au dernier moment de relire son scénario et de se rattacher à des bases scénaristiques laborieuses (mélis-mélos, flash-backs explicatifs, dialogues pompeux). Ecrasé par la solennité, le film hautement déceptif n’éblouit que partiellement et souligne les limites paradoxales d’un réalisateur au talent formaliste indiscutable mais contrarié dès qu’il s’agit de creuser des meurtrissures familiales ou de combiner le fond et la forme. Une déception (mineure, certes – on reste au cinéma), mais réelle. Une mauvaise nouvelle qui fait peur pour le nouveau Béla Tarr que votre serviteur essaye de traquer dans les rues cannoises (entre les mannequins qui déboulent, les badauds qui manquent de se faire renverser et les amoureux de la vie qui vous arrêtent pour réclamer des «free hugs»).

On oublie et on reprend le cours de la soirée avec une bonne discussion cannoise entre journalistes bien pensants autour des déceptions (le Russe, unanimement défoncé – ça ne mérite pas ça) et des espoirs (Sophie et moi-même croyons beaucoup aux qualités immenses du film roumain). Au rayon des déceptions, signalons celle du
, le nouveau Hou Hsiao-Hsien, avec Juliette Binoche, présenté à Un Certain Regard avec le réalisateur habitué aux célébrations cannoises qui ici signe une œuvre totalement vaine et désincarnée, «chiantissime» diront les mauvaises langues. Cela ne nous empêche pas de passer devant la plage du Martinez où a lieu la soirée et où, surprise, l’ambiance est à son top. Accompagnée d’une collègue journaliste, j’erre jusqu’à ce que Fatih Akin, réalisateur en compétition avec
, nous reconnaisse et nous fasse entrer avec lui dans les bas-fonds cannois sur fond de musique techno et alcool à flot. On notera le nombre hallucinant de sosies de stars qui rivalisent de sourires et de tenues extravagantes pour s’attirer des faveurs. Je me sauve pour rejoindre la soirée d’un film que j’adore :
, film Roumain hautement Palmable (encore une fois). Discussions passionnées jusqu’à pas d’heure avant de rejoindre une autre boîte où l’on peut croiser Harvey Weinstein entouré de donzelles sexy (hum) avant de finir déchaîné au Jimmy’s (excellente compilation).