Quelles nouvelles chaudes aujourd’hui ?
Pedro Almodovar débarque sur la Croisette. Une coutume culturelle pour le cinéaste espagnol adulé par les Festivaliers, par la presse autant que par le public ou le jury. En 1999 il reçoit le prix de la mise en scène pour
Tout sur ma mère, en 2004
la Mauvaise éducation est le premier film espagnol à faire l’ouverture du festival, en 2006 il est récompensé par le prix du meilleur scénario pour
Volver, le prix d’interprétation féminine allant à la prestation commune des comédiennes. Peut-être que les Etreintes brisées viendra, demain, se poser en concurrent direct pour la Palme d’or, après le film de
Jacques Audiard, faisant pour le moment l’unanimité, du moins celle des Festivaliers. Une attente évidemment sulfureuse autour de la bouillonnante
Penelope Cruz, retrouvant ici son réalisateur fétiche, après
En chair et en os,
Tout sur ma mère et
Volver. Il sait capter de manière unique toute la fougue, la sensibilité vibrante qui est en elle, il devrait donc s’échapper de cette histoire, celle d’un amour impossible, une profonde intensité.
Si le bouillonnement médiatique reste aujourd’hui centré sur Lars Von Trier, nous faisant oublier les autres films qui se profilent, le film de Marco Bellocchio,
Vincere, pourrait néanmoins créer une certaine surprise. On espère que le cinéaste italien saura explorer, comme il a toujours su le faire, les rapports unissant ses personnages, des rapports brûlants si l’on s’en réfère au synopsis. Le récit d’un amour désavoué par Mussolini qui renia l’enfant porté par sa maîtresse. Bellocchio a toujours su faire ressortir avec finesse ce qu’il y a de plus complexe chez l’être humain, ici son personnage principal se trouve être le dictateur fasciste, sa vie cachée, celle qu’il a refoulée avec mépris. Un récit qui devrait soulever de pertinents questionnements sur les fondements de la nature humaine, sa lâcheté, son avidité de pouvoir.
Mais de ces deux films on parle peu, sur la Croisette ce jour, un seul nom sur toutes les lèvres, celui de Lars Von Trier, décrié, sifflé injustement par des journalistes qui, visiblement, ne connaissaient ni la personnalité du cinéaste danois, ni son sens de la provocation, ni sa verve misogyne.
Antichrist a soulevé hier, lors de la projection de presse, des réactions d’une sauvagerie totalement déplacée. J’évoquais lors de mon dernier édito l’irrespect excessif de certains journalistes, les controverses poussées à l’extrême dont certaines œuvres font l’objet, les cabales si brutales que les réalisateurs préfèrent parfois renoncer à la présentation cannoise. La séance d’
Antichrist fut l’une des plus houleuses à laquelle il m’ait été donné d’assister, les réactions des spectateurs plombant de leurs commentaires agressifs et injustifiés l’ambiance du film, des réactions allant bien au-delà des simples éclats de rire à la tonalité moqueuse qu’avait suscité le
Da Vinci Code de
Ron Howard. Quelques journalistes ont réagi de manière outrancière, certes le film lui-même va très loin dans l’outrance, mais celle-ci ne justifie pas une telle férocité.

Le cinéaste sublime ici par des images d’une barbarie insupportable la douleur, celle d’une mère se sentant responsable de la mort de son enfant, ne supportant plus la vision même de son compagnon, le repoussant tout en le provoquant, l’enfant s’étant défénestré alors qu’ils se perdaient dans une fusionnelle relation. Une douleur se muant en une incontrôlable haine, réaliste, souvent insaisissable, une haine que Lars Von Trier transcende ici visuellement et rend palpable. Il transfigure l’inconscient, avec brutalité, sauvagerie, sans fioritures et, au-delà de la mort et du deuil, se tourne vers une image mystique de la femme. Certaines séquences sont insoutenables, il fait reposer sur la femme toute l’image du mal, ce qui est forcément déconcertant, mais, si son film dérange il n’en reste pas moins qu’il est maîtrisé, percutant et impressionnant, c’est une puissante allégorie sur la culpabilité. Et il est intolérable d’entendre, lancé avec véhémence, lorsque l’héroïne, incarnée par Charlotte Gainsbourg, se masturbe, scène troublante, charnelle, émouvante et cinématographiquement magnifique, un « sale pute ». C’est tout simplement consternant. Si les scandales sont de mise chaque année sur la Croisette, si certaines émeutes verbales portent les films, de tels propos restent tout simplement abjects et brisent l’harmonie d’un film. Ils s’avèrent ici d’autant plus déplacés que Charlotte Gainsbourg est absolument sublime.
C’est donc sur Charlotte Gainsbourg que je fermerai la page ce soir. Certes nous avons croisé Tarantino en grande conversation dans le hall de l’hôtel Carlton, certes nous avons interviewé
Colin Firth, charmant, certes nous avons serré la main à
Jim Carrey, certes nous avons été déçus par
Anthony Wong, glacial et inintéressant, contrairement à son confrère Simon Yam, convivial et passionnant, certes nous avons échangé quelques mots avec Eric Cantona, jovial et enjoué, mais, au final, ce qui pèse sur cette journée, c’est le regard désespéré et profondément viscéral d’une mère brisée, celui de Charlotte Gainsbourg.