Par - publié le 24 janvier 2008 à 11h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h39 - 0 commentaire(s)
Pourvu d’un titre risible qui laisse augurer le pire des précipités Lelouchiens, L’état du monde est un film à sketches initié par les Portugais de la Fondation Calouste Gulbenkian qui propose des segments de Apichatpong Weerasethakul, Vincente Ferraz, Ayisha Abraham, Wang Bing, Pedro Costa et Chantal Akerman. Le meilleur du cinéma indépendant pointu en un seul bloc pour parler de l’«état du monde». Faut-il en avoir peur?

L'ETAT DU MONDE
Un film de Apichatpong Weerasethakul, Vicente Ferraz, Wang Bing
Avec Jenjira Jansuda, Sakda Kaewbuadee, Babu Santana
Durée : 1h45
Sortie France : 20 Février 2008

Peu importe la sélection de cinéastes brillamment triés sur le volet (car tous passionnants indépendamment): L’état du monde ressemble à un alignement de courts-métrages sur des pays différents allant de l’Inde au Népal qui ne forme pas de réelle unité et qui se révèle au bout du compte inégal. Forcément inégal. Et ce n’est pas ce qui frappe d’emblée en regardant l’enchaînement tant le plaisir de la contemplation est roi et le meilleur du lot n’est pas judicieusement placé à la fin pour faire patienter le spectateur. Preuve supplémentaire de la cohérence de la démarche. Ainsi, on erre dans un état constant d’hypnotisme mêlé de fascination et d’ennui. Pour peu que l’on y mette du sien, il en sort un plaisir de l’engourdissement, de la tétanie, de l’abandon de soi qui risque bien de saisir tout spectateur qui sera arrivé à son terme sans pour autant avoir nourri des réflexions nouvelles ou apporté un regard différent. On peut prendre ça comme un échec didactique comme une réussite artistique. Dommage qu’à quelques reprises, ça coince.



D’un simple point de vue formel, les cinéastes les moins célébrés (Vincente Ferraz et Ayisha Abraham) ne supportent pas la comparaison avec les autres, tous doués dans leur registre pour sonder ces petits détails indicibles et les rendre majuscules. Accessoirement, les histoires qu’ils racontent tous les deux sont moins intéressantes, pêchant par manque d’intensité: le Ferraz (Germano) narre la fin de la pêche artisanale dans la baie putride de Guanabara et le Abraham (One way) montre en plans fixes un agent de sécurité raide comme un piquet qui relate ses pérégrinations en Inde et au Népal. Pas de quoi rire. Pas de quoi s’extasier non plus. De même, ceux qui n’ont pas été convaincus par En avant, jeunesse! ne le seront pas plus par Tarrafal, l’objet politique de Pedro Costa, qui revient sur un événement peu connu de l’histoire Portugaise: la création sur l’île de Santiago d’une colonie pénale où les prisonniers politiques étaient sauvagement assassinés. On peut être agacé par la solennité excessive comme fasciné par la rigueur drastique d’une telle entreprise. Pour le coup, l’adhésion s’exprime en fonction des sensibilités. Avec Tombée de nuit sur Shanghai, Chantal Akerman confirme – une nouvelle fois – avec sa contribution qu’elle est plus douée dans le domaine du documentaire – celui de sa prédilection – que de la fiction à travers ce trip atmosphérique à Shanghai sans réel défaut, dont la beauté silencieuse se passe aisément de commentaires.




Mais le plus intéressant de tous reste la confirmation. Celle de Wang Bing, auteur passionnant découvert avec A l’ouest des rails, un documentaire exceptionnel de près de neuf heures, qui construit un admirable segment fantastique où l’atmosphère prend à contre-pied et invite à décortiquer plus attentivement ce que les images sous-tendent. Ainsi, en fréquentant la fiction, il réussit à faire émaner tout le charme désespéré et la puissance tellurique de son précédent coup de maître en se contentant de filmer dans un immeuble industriel, des opposants au régime chinois attachés à des poteaux. En réalité, il s’agit de fantômes abattus pendant la révolution culturelle. En tenant moins à son scénario qu’à sa capacité d’enchantement et de diffraction des sens, de diffusion discrète mais inexorable d’une magie vénéneuse, il délivre une méditation intime et secrète consistant à appuyer des sujets forts (la torture, le travail de mémoire et le poids de l’histoire dans l’inconscient collectif).



Avec cet éclat, Wang Bing donne sincèrement envie de savoir de quoi son cinéma sera fait demain. Enfin, on ajoutera dans le haut du panier le Luminous People, de Apichatpong Weerasethakul, celui qui ouvre le bal. On peut toujours douter du talent du cinéaste, capable du pire (Blissfully Yours, sommet de pose) comme du meilleur (le sublime Syndromes and a century, désamorcé par l’humour goguenard et l’inquiétante étrangeté). Pour les réfractaires, affirmons juste qu’il confirme une capacité à créer un émerveillement durable sans avoir recours à des ficelles de petit malin. Tel quel, c’est une entité divine dotée d’un envoûtant magnétisme. Avec une simplicité lumineuse, le cinéaste suit des hommes et des femmes qui descendent le Mekong en bateau et répandent des cendres sur l’eau. Dans le calme apparent et la tristesse rentrée. Par son universalité et sa subtilité, c’est lui qui touche peut-être au plus juste cet «état du monde» noyé dans la crise.




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