"Je pense que la plupart du temps c’est le public qui interprète les films. Sur le plateau, il se passe autre chose."
L'intrus, votre précédent film, était plus maniéré et fiévreux que 35 Rhums. Je me suis laissée porter par la proposition de Pierre Chevalier. Le tournage est resté une aventure. C'était une adaptation du livre de Jean-Luc Nancy qui m’avait mise dans un état second et qui était produite par Humbert Balzan, réputé pour n'avoir peur de rien. On pouvait partir là où on voulait : en Polynésie, en Corée, dans le Jura... Comme si Humbert aimait à penser que l'on prenne des risques. Evidemment, c’était très particulier et je crois que je ne le revivrai jamais plus. Le livre m’avait propulsée dans une sensation cardiaque de la vie. J’avais l’impression que chaque battement de cœur me ramenait à l’idée de la greffe. Cela s’est enclenché sur cette espèce de sensation intérieure que quelqu’un pourrait avoir un cœur qui n’est pas à lui. Le cœur, c’est en même temps le centre de l’amour dans toutes les langues. Quand les docteurs disent que l’opération du cœur est la plus facile, ils savent au fond d’eux que ce n’est pas vrai, que c’est un symbole énorme.

On parle moins de son âme que du cœur dans les expressions courantes : "je l’ai gardé dans le cœur", "je l’ai dans le cœur", "j’ai mal au cœur". Le cœur est là, tout le temps, comme une sorte de capsule de vie. S’il n’y a plus de cœur, il n’y a plus de vie. Ce livre m’a fait prendre conscience de moi. Pas de moi en tant que personne mais en tant que corps humain avec une pompe à l’intérieur, des désirs inassouvis, l’idée fausse de l’amour. Tout s’est mis en route très vite. Dans le livre, il y avait cette notion que pour les chirurgiens, la greffe du cœur signifiait remettre la montre à l’heure. Tout d’un coup, c’est devenu Genève, il allait s’acheter une montre. Ce n’était pas des métaphores, c’était un engrenage mécanique. Humbert était derrière. Au lieu de me contenir, il m’a accompagnée. Je n’aurais pas réussi à aller là où je voulais s’il n’avait pas été présent. Le producteur est important dans tous mes films.
35 Rhums, c’est une aventure, ce n’est pas simple. C’est un film que le CNC n’a pas voulu. Je trouvais le scénario très beau mais pour eux ce n’était pas "acceptable".
Pour les "terres étrangères" que vous fréquentez de film en film, est-ce qu'il n’y a pas au fond chez vous une envie d’en finir avec les voyages immobiles ? C’est un point commun que je partage avec
Alex Descas : il est né aux Antilles et il vit maintenant à Paris et ça le met "le cul entre deux chaises". Et que moi je sois Française, vivant en Afrique, en sachant que ce n’était pas mon pays, me mettait dans la même situation. Enfant, j’y étais arrivée au détour de la colonisation. J’avais un malaise. Quand je suis rentrée en France, on me traitait d’Africaine et je savais pertinemment que je n’étais pas Africaine. La différence intérieure, on ne la découvre pas tout de suite. La culture des uns et des autres ne saute pas au visage immédiatement.
Dans 35 Rhums, comment faut-il interpréter le passage en Allemagne avec Ingrid Caven ? Pour moi, l’Allemagne devait être le pays de la mère. Je voulais placer cette scène après la mort d’un des personnages. Je voulais un moment où le métissage réussisse. Je ne voulais pas qu’il soit expliqué mais ressenti. Dans le film, on peut le comprendre à travers des photos mais je voulais aussi que tout soit lié à la mère parce qu’il fallait un pays différent de la France, nouveau, étranger. La mère aussi devait être étrangère. Je veux la garantie que la rencontre sur un film, ce n’est pas pour interpréter un rôle, mais c’est pour laisser une trace dans un film. Je crois que je ne demande jamais à personne d’interpréter son personnage. Je demande juste au comédien d’être là, à sa façon. C’est à lui ou à elle de le sentir. Une interprétation, c’est quelque chose qui, à la limite, passe à travers. Je pense que la plupart du temps c’est le public qui interprète les films. Sur le plateau, il se passe autre chose. C’est comme une alchimie : est-ce qu’elle marche ? Est-ce qu’elle ne marche pas ? Je ne demande pas aux acteurs d’interpréter, je trouve ça bien qu’ils soient là.
Propos recueillis par Romain Le Vern