Par - publié le 04 septembre 2008 à 06h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 17h58 - 8 commentaire(s)
Dario Argento est l’un des cinéastes qui a poussé Pascal Laugier à passer derrière une caméra. Il revient rapidement pour nous, non sans lucidité, sur sa passion pour ce maître absolu de l’angoisse.



Martyrs est dédié à Dario Argento…
Oui. Je sais que ça va faire ricaner quelques fans qui se gaussent de ça. Pour moi, cet homme est très important et reste l’un des héros de mon adolescence. Son cinéma me donne envie de me lever le matin et de faire ce métier. Je me sens tous les jours content de vivre dans un monde où Argento a fait des films. J’ai ses films chez moi et j’y reviens régulièrement. J’ai encore montré des films d’Argento à mon équipe sur Martyrs. Notamment Ténèbres pour faire comprendre à mon chef-opérateur, à mon directeur artistique, à mon décorateur l’ambiance urbaine blanche que je voulais. J’ai tellement été inspiré par son travail, d’une manière directe comme indirecte, que je trouvais ça bien au minimum que je lui dédie ce film. Et ce n’est pas parce que je n’aime pas du tout ce qu’il a tourné après Le syndrome de Stendhal que je ne garde pas pour lui un attachement pour ce qu’il a représenté. Dans ses films qui sont considérés comme les plus faibles, je garde une vraie affection pour Opéra que j’aime assez aujourd’hui alors que lorsque je l’ai vu en salles, j’étais dubitatif. Disons qu’il s’est bonifié même si, objectivement, ça reste un film médiocre. Il y a plein de choses extraordinaires à l’intérieur. Il se trouve juste que le film ne tient pas sur la longueur.



Qu’est-ce qui vous fascine dans son cinéma ?
Dario Argento n’a jamais réalisé de « film parfait » à proprement dit. Il a fait de vrais chefs-d’œuvre : L'oiseau au plumage de cristal et surtout Profondo Rosso. C’est un film hallucinant, insurpassé dans sa filmographie. D’ailleurs, je pense que le problème de ce cinéaste, c’est qu’il a fait son meilleur film trop tôt. Ensuite, il est tombé dans un certain nombre de pièges. Il était devenu pour nous une sorte de rock-star et reste à jamais une figure héroïque de mon adolescence. Mais il oeuvrait à une époque où il n’y avait qu’une imagerie années 80 qui me déprimait totalement. Le cinéma de mes parents ne m’intéressait pas et continue de ne pas m’intéresser. Là, tu as Argento qui arrive et réinvente tout en semblant nous dire à travers ses films que l’on a raison d’aimer ça. Il nous a littéralement fait bander. On allait voir ses films avec de tels espoirs qu’on se reconnaissait. Je me faisais une fête à la simple idée de pouvoir les voir. A l’époque, j’habitais dans le sud de la France et je prenais le train en cachette pour traverser la frontière transalpine sans en avoir l’âge et voir ses films avant qu’ils ne sortent chez nous. J’avais vu Phénoména avant la sortie française et j’ai vu Opéra qui n’est jamais sorti dans les salles françaises, dans sa version d’origine italienne.


Est-ce qu’il a été pris au piège d’un système ?
Oui, j’avais écrit un article sur le sujet qui a été très mal pris où je disais grosso modo qu’il fallait qu’on le lâche parce qu’aujourd’hui, il n’est devenu que l’ombre de lui-même et ne réalise désormais que des mauvais films. Je le pense toujours. Quand on porte son travail actuel aux nues, c’est comme amoindrir la qualité de son travail dans les années 70-80. Que ce soit Non Ho Sonno ou Le fantôme de l'opéra, ce n’est hélas vraiment pas bien. C’est justement parce que ce qu’il a réussi à faire était extraordinairement difficile qu’il ne faut pas essayer de trouver des circonstances atténuantes à tout prix dans ses mauvais films. C’est un truc que je n’aime pas. Je n’aime pas les gardiens du temple, les mecs qui n’arrivent pas à faire le deuil du fait que ce qu’ils ont aimé est complètement mort. Aujourd’hui, le cinéma intéressant est ailleurs que chez Argento. C’est pareil pour John Carpenter ou Abel Ferrara. Dario est un cinéaste tellement fétichiste que ça a fini par provoquer la fétichisation de son œuvre. C’est un cinéma de nerd, du cinéma génial pour geek dont je fais partie, ce n’est pas le problème. Il faut juste faire attention à ne pas finir par dire n’importe quoi. Argento ne refera jamais de Profondo Rosso parce qu’à l’époque, il ne sait pas encore que c’est un grand cinéaste. Il est prometteur mais ne sait pas encore qu’il est en train de révolutionner le cinéma. Profondo Rosso a révolutionné le cinéma. Il y a un avant et un après. Et bien sûr que Profondo Rosso est supérieur à Blow Up, d’Antonioni. Je dis ça parce que ce sont deux films très jumeaux. Ils partagent le même acteur principal, reposent sur la même idée de base : le détail que l’on pense avoir vu, et prennent la forme d’une enquête. L’un pulvérise l’autre même si toutes les encyclopédies de cinéma continuent de mettre cinq étoiles à Blow Up et ignorent Profondo Rosso.



Quels sont les plans ou les séquences qui vous ont inspiré ?
Je retiens des tonnes de plans. Comme tous les grands cinéastes, il a inventé des idées de mise en scène incroyables. Il a surtout inventé un système de plans que l’on ne voyait pas. Je retiens ses raccords dans l’axe, très étranges, la fétichisation des objets, les robinets qui coulent. Je retiens l’abstraction cérébrale. Pour moi, ces films ressemblent avant tout à des films mentaux travaillés dans l’inconscience totale, dans la drogue aussi. Ils sont totalement psychédéliques. Et à un moment donné, il y en a un (Profondo Rosso) qui est le point de convergence idéale entre archétypes, scènes à faire, nécessité du scénario, de créer des personnages et débordement baroque autour de ça. C’est un point d’équilibre parfait… Ce que je peux dire en poussant le bouchon un peu loin, c’est que ça s’effondre un petit peu à partir de Suspiria en fait. Ça commence déjà à être l’œuvre d’un cinéaste qui a conscience de lui-même et qui fait des signatures-shot. Je dis ça, je pinaille parce que Suspiria est une œuvre sublime. Mais je pense qu’il n’a jamais surpassé Profondo Rosso.



Etes-vous sensible à la manière dont il utilise la musique et le son dans ses films ?
J’ai une passion totale pour les musiques de films d’Argento. J’ai tous les 45 tours, les maxis, je les collectionnais tous. Ça faisait partie de ses propositions nouvelles : l’utilisation du son, de la stéréo, du mixage. Chez lui, la musique est toujours surmixée. Ce que lui reprochaient beaucoup les fantasticophiles de la génération précédente. Ceux qui aimaient Terrence Fisher et Mario Bava détestaient Argento. Ce qui donne la fameuse phrase de Bouyxou : « les procédés de cette pute d’Argento ». C’était le combat entre les modernes et les anciens. Et moi je me rends compte aujourd’hui que je suis en train de basculer du côté obscur des gardiens du temple. Je ne supporte pas Hellboy 2 et The Dark Knight. Mais en même temps quand je vois un film comme Incassable, j’en sors et je suis effondré donc je ne suis pas totalement atteint non plus et je peux encore apprécier des films actuels.


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