Par - publié le 07 septembre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h48 - 1 commentaire(s)
En direct du festival de Deauville : Brad Pitt a produit un chef-d’œuvre ; un vagin qui a des dents fait fuir une rangée de petits vieux ; Ben Affleck et son frère se perdent dans un film policier plein de twists ; Monica Bellucci aime brûler le journaliste au second degré ; Sienna Miller vole les quinze minutes de gloire d’Andy Warhol ; John Cusack fait un travail de deuil silencieux. Tout ça, c’est à Deauville et pas ailleurs.



Passé l’ouragan Brad Pitt (relire le compte-rendu d’il y a deux jours) qui a attiré toutes les demoiselles en fleur de Deauville, on ne peut pas dire que le festival de Deauville respire la joie de vivre. Dans la rue, à trois heures du matin, on peut voir marchant tout seul, sans garde du corps, un Brian de Palma taciturne qui se dirige d’un pas décidé et qui n’en peut plus d’attendre de présenter son nouveau film (Redacted). L’agitation molle actuelle du festival nous a fait oublier de vous parler de Monica Bellucci, de notre interview sereine un dimanche matin ensoleillé où la miss semble aimer les questions et les réponses au second degré (elle sera disponible sur le site la semaine prochaine, à l’occasion de la sortie au cinoche de Shoot' Em Up). Il faut dire, aussi, que L’assassinat de Jesse James, sorte de chef-d’œuvre hallucinant qui sortira sur nos écrans le mois prochain, a calmé tout le monde. Notamment ceux qui pensaient avoir affaire à une boursouflure indigeste de plus de deux heures trente (mauvais échos totalement infondés divulgués par les aveugles). Ce que le film n’est jamais. Le nouveau long-métrage d’Andrew Dominik est un miracle d’intelligence qui réfléchit à chacun de ses plans, donne à voir la performance de l’année (Casey Affleck, comme on a toujours voulu le voir) et revient sur le mode néo-western pour détailler un mythe fondateur de l’Amérique. Pas une once d’ennui pour nous, même si la controverse fait rage et que pas grand monde ne semble soutenir cet objet trop lent pour être génial. Et pourtant, c’est un éblouissement constant. Du vrai grand cinéma comme on n’ose plus en faire.


A côté de ça, comment voulez-vous que les autres films présentés tiennent ? De bonne humeur, on notera une belle exception : Teeth, de Mitchell Lichtenstein, le Hard Candy de l’an passé, une curiosité trash en pleine compétition officielle, qui réjouit par son sens de l’humour féroce et sa mélancolie discrète. Quelques heures avant la projection, rendez-vous avec le réalisateur qui contrairement à son film se révèle être un quinquagénaire sage et timide. Mais armé de nobles intentions : faire craquer de toute part le puritanisme ricain. Le film, sinon ? Pourvu d’un argument fantastique (une adolescente découvre qu’elle a un vagin avec des dents) habilement exploité, ces dents acérées vont jusqu’au bout de leur délire. Le point d’orgue, c’est une visite chez le gynécologue – vraiment hilarante – où l’adolescente se pose des questions sur sa mécanique sexuelle (serait-elle frigide ? Mal constituée ? Anormale ?) et veut comprendre ce doux mal qui la dévore. La séance assez hallucinante ne rassure personne, ni le gynéco qui pourtant en a vu passer, ni l’ado qui se nourrit d’idées déjà noires. Résultat ? Un film sur le désir, sa reconnaissance. Qu’il s’agisse de créer des digressions sensualistes (la «première fois», loin des autres) ou une vraie tension dramatique (mordra, mordra pas ?), ce divertissement ajoute à son arc une critique acerbe sur le puritanisme américain. Cette petite comédie drôlement gore, bricolée selon les règles d'un Frank Henenlotter (Elmer, le remue-méninges ; Frankenhooker), explore quelques troublants fantasmes masculins et fait mal aux endroits les plus sensibles. Vous êtes prévenus. Mieux en tout cas que les retraités du CID qui, selon l’attaché de presse, sont partis par rang de dix lors de la scène chez le gynéco. Il n’empêche : tout le monde parle de ce film culotté, distribué par TFM (donc prochainement chez nous).


La suite des festivités est moins réjouissante avec tout d’abord Factory Girl, de George Hickenlooper, présenté en compèt’, qui suit le destin pas drôle d’une demoiselle qui rêve de minutes de gloire en rejoignant brièvement la troupe d’Andy Warhol. Sexe, drogue et rock n’roll dans ce précipité opportuniste particulièrement mal fichu dans lequel surnage, toute seule comme une grande, une Sienna Miller qui campe le rôle principal avec courage. Comme un camion sur une route défoncée. Lors de la présentation, le réalisateur prévient l’audience en brandissant le panneau «attention, film controversé». On se demande si la prétendue controverse autour du film ne vient pas davantage de son absence de point de vue, de ses cadrages ratés ou de sa mise en scène criarde que du contenu. Le sujet (la plus grande escroquerie de l’art selon Warhol) a déjà été traité un nombre incalculable de fois (remember I shot Andy Warhol, de Mary Harron) et on n’arrive pas à oublier Bowie en Warhol dans Basquiat (d’un autre niveau, certes). On oublie.



Et on reste sur le bon souvenir matinal d’une interview avec Casey Affleck (plus qu’avec Ben qui dès qu’il s’agit de sortir de la promo semble s’ennuyer), le subtil acteur de L’assassinat de Jesse James, que l’on accueille avec des louanges fiévreuses. Et lui de répliquer «I love you». Casey est d’ailleurs la vraie star de ce festival morosissime, plus endormi que lors des précédentes éditions. On le retrouve dans le premier long-métrage de son frère Ben intitulé Gone, baby gone. Ce film se présente donc comme une bonne occasion pour clouer le bec aux adversaires de Ben et ainsi réconcilier tout le monde dans l’amour infini, servile et fraternel du septième art. Amen. En réalité, pas des masses. Et pourtant on aurait adoré le ranger du côté de ceux qui cherchent des poux aux codes et savent créer des atmosphères troubles où les ambivalences humaines sont disséquées au scalpel. Au bout du tunnel, Gone, baby gone veut surtout taper dans l’œil du spectateur en se targuant d’être un sommet de maîtrise à faire trembler le Mystic River de Clint Eastwood, lui aussi adapté de Denis Lehane. S’il n’a rien de honteux (correctement filmé, bien joué), ce coup d’essai semble dépourvu de caractère (comprendre anodin) et plutôt insipide (comprendre passe-partout). En partant de bases éprouvées du film policier (enquête filandreuse, détective privé, coup de théâtre), Affleck régurgite des formules assimilées, n’échappe pas aux clichés (Ed Harris dans un rôle ambigu), confond vitesse et précipitation (la scène du traquenard) et propose in fine une succession d’événements fort peu crédibles. Sans surprise donc (décevant, comme le roman) mais pas de quoi s’énerver.

Petite déception aussi pour Grace is Gone, de James C. Strouse, connu dans les sphères cinéphiles pour être le scénariste du déjà plombant Lonesome Jim, dans lequel le rôle principal est incarné par le génial John Cusack. History ? Un fervent patriote et père de deux enfants est accablé de tristesse lorsqu'il apprend que sa femme Grace a été tuée en Irak. N'arrivant pas à trouver la force d'annoncer cette terrible nouvelle à ses deux petites filles, il décide de les emmener dans leur parc d'attraction préféré. Le seul argument qui donne envie de soutenir le film, c’est l’acteur. Et rien d’autre. Hésitant farouchement entre la chronique familiale (un événement imprévu vient bouleverser le quotidien d’une famille unie) et la métaphore sur l’horreur de la guerre (la mère de famille est tuée en Irak), le cinéaste se contente de non-dits et de regards fuyants pour raconter cette histoire de maux bleus qui titille la grande cavalcade du lourd pathos. Une prise d’otage émotionnelle qui ne nous a pas émus, ni rien. En revanche, on trouve la seule vraie détresse du film : John Cusack, caméléon fascinant et triste, qui contamine le récit par sa mine mélancolique et sa démarche nonchalante. Autant on croit d’un bout à l’autre à John Cusack en papa strict qui peine à annoncer l’horreur à ses deux fillettes ; autant, on ne croit pas une seconde à l’ensemble trop occupé à tirer les larmes.



A la fête du soir, on apprend que les échos sont exceptionnels sur le nouveau Paul Haggis (In the Valley of Elah) et désastreux sur le nouveau Andrew Dominik (L’assassinat de Jesse James). Comparer les deux revient à comparer Joel Schumacher et Terrence Malick. Pas le même monde, c’est sûr, mais que voulez-vous ma petite dame, certains préfèrent l’esbroufe et la démagogie des petits malins (se souvenir de l’horrible Collision) aux vrais monuments de cinéma (se souvenir de Brad Pitt qui arrête un train).
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