Moins mégalo qu’Oliver Stone qui aime bien se montrer dans ses documentaires, Jonathan Demme nous livre à Deauville un témoignage émouvant de la relation qu’il a partagé avec une immense personnalité de Haiti, Jean Dominique. La particularité de ce documentaire intitulé
The Agronomist (sortie prévue durant le premier semestre 2004) est qu’il est riche d’entretiens filmés sur plus de 15 ans. Formidable orateur, Jean Dominique était la voix de la démocratie, diffusée par la plus vieille station de l’ile,
Radio Haiti Inter, qu’il s’était accaparé en 1968. En plus du destin extraordinaire d’un homme, c’est celui d’un peuple meurtri qui nous est présenté.
Comment avez-vous rencontré Jean Dominique ?En 1987, j’ai réalisé un premier documentaire sur Haiti. J’en avais ressenti le besoin suite à une première visite là-bas, pour y acheter des tableaux. J’avais découvert un merveilleux peuple, qui essayait de se diriger vers la démocratie, avec passion. Ce qui me fascinait, c’est que ce peuple qui essayait de se relever était, pour la majorité, illétré, à cause du régime dictatorial des Duvalier. Comment se battre sans ces armes naturelles que sont l’écriture et la lecture ? Tout le monde me disait d’aller à Radio Haiti Inter, et c’est là que j’ai vu pour la première fois Jean Dominique. J’ai pensé qu’il était l’homme le plus charismatique que j’avais jamais rencontré. Je le trouvais si beau et sa présence m’impressionnait tant que je voulais le faire jouer dans un film ! Pas dans un documentaire, dans un vrai film de fiction ! Quelques années plus tard, j’ai appris qu’il avait du aller en exil à New-York. Quel bonheur de savoir que cette super star était si proche ! Très excité, j’ai tenu à le revoir, et à cultiver une relation avec lui, donc je lui ai proposé de faire un documentaire sur un journaliste en exil, qui se terminerait par un happy end lorsqu’il retournerait à la radio, pour se retrouver derrière son micro. Lui pensait que ce serait ennuyeux, mais il était intrigué par mon intérêt pour cette idée, en tant que cinéaste. Et comme il était en exil, qu’il ne travaillait pas et qu’il était finalement très libre car il s’ennuyait, nous avons commencé à nous voir régulièrement et à devenir d’excellents amis.
THE AGRONOMIST Vous dites qu’il aurait pu être une star de cinéma, et cela parait en effet une évidence… j’ai même pensé qu’il avait un pouvoir d’attraction similaire à celui d'Hannibal Lecter (Ndlr : quelle transition Didier !) ! Qu’avez-vous pensé d’ailleurs d’Hannibal et Dragon Rouge ? En fait, je ne les ai pas vus. C’est très spécial ce qui me lie à Thomas Harris et à Hannibal Lecter, cela compliquerait beaucoup de choses si je voyais une autre vision d’un autre cinéaste.
Est-ce que votre Oscar de Meilleur Réalisateur vous aide à réaliser les documentaires que vous désirez, en toute liberté ?Non. Pour réaliser un film de fiction, oui, bien sur, et vous ètes très bien payé. C’est cependant grace à l’argent que je gagne en réalisant
La vérité sur Charlie, que je peux investir dans le financement de
The Agronomist. Mon Oscar n’intervient donc pas directement dans la conception du documentaire.
THE AGRONOMIST Puisque vous en parlez, revenons sur La vérité sur Charlie. Il ne nous semble pas à sa place dans votre prestigieuse filmographie !Je regrette que vous n’ayez pas aimé ! C’est un film qui me tient à cœur, car je le considère comme un aboutissement. De mon amour pour la Nouvelle Vague, pour Paris, mais je ne m’attends pas à ce qu’il plaise forcément aux parisiens ! A l’origine, c’est Will Smith qui devait interpréter le personnage masculin principal, mais il a préféré faire
Ali. Mark Whalberg n’est pas un comédien aussi drôle, et il manquait la fantaisie de Smith pour me rapprocher le plus possible de la vision que j’avais au départ sur l’ambiance générale du film. C’est dommage que ce soit un échec au box-office, mais il a tout de meme satisfait quelques spectateurs, c’est déjà pas mal !
Jonathan Demme, ici sur le tournage de LA VERITE SUR CHARLIE Votre prochain film ?C’est un thriller à la fois psychologique et politique avec Denzel Whashington et Meryl Streep, adapté du roman
The Manchurian Candidate de Richard Condon (Ndlr : déjà adapté par John Frankenheimer dans
Un Crime dans la tête avec Franck Sinatra), dont le tournage commencera à la fin du mois de septembre.
Propos receillis par Didier Verdurand