Par - publié le 04 novembre 2008 à 12h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h15 - 0 commentaire(s)
Dans le cinéma de José Mojica Marins, on voit des images que l’on ne voit pas ailleurs. Ainsi, des femmes presque nues vêtues de robes bleues transparentes en transe; des icônes suppliciées tournées en dérision ; des individus qui transpercent violemment le corps d’un homme avec des aiguilles ; des rats qui fréquentent le vagin des femmes ; des tarentules qui grimpent sur le corps inerte d’une demoiselle évanouie. Vous n’avez rien contre ? Alors bienvenue dans le monde de Zé Do Caxaõ (son pseudonyme). Fer de lance du cinéma underground Brésilien, ce cinéaste hors des normes a signé des films qui dans les années 70 avaient le bon goût de stimuler l’imagination. Mais la liberté d’expression se paye cher. La preuve : aucun de ses films n’a été épargné par la censure brésilienne ni même par l’église qui l’a souvent taxée de pornographe. Aujourd’hui pourtant, ses œuvres sont plus marginales et inspirées qu’agressives et insoutenables, même s’il a dû écoper de cette réputation sulfureuse à cause d’un film porno au titre explicite (24 heures de sexe ardent) où il filmait une scène zoophile non simulée. On n’avait plus de ses nouvelles en tant que réalisateur depuis 20 ans (son dernier long date de 1987). En 2008, le réalisateur signe son grand retour avec Devil's reincarnation, présenté au dernier festival de Sitges, où il a été accueilli dans une ambiance survoltée.



Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de José Mojica Marins et vous pensez qu’il s’agit d’une nouvelle blague du Peter Jackson de Forgotten Silver. En fait, non. Et pourtant Dieu sait si la découverte de ses œuvres s’impose. Pour faire bref, le réalisateur est un des cas les plus curieux de l’histoire du cinéma : il est très connu dans son pays d’origine (le Brésil) alors que son travail n’attire que les cinéphiles pervers dans les salles de cinéma. Paradoxe ? Oui, et ce n’est pas le seul. Fils d’une mère danseuse de tango et d’un père torero, il a toujours signé des œuvres gothiques, horrifiques, taraudées par d’inquiétantes étrangetés et des dérives surréalistes. Très jeune, il s'intéresse à l'univers des comics qu’il dévore à longueur de temps et se révèle rapidement imprégné d’une grande culture fantastique. Ceci explique certainement pourquoi dès l’âge de 9 ans, il a commencé à réaliser ses premiers films… Des films ressemblent à des délires à base de déviances sexuelles, de perversion, de sadisme et de fétichisme. Ses thèmes ? Le culte, la mort, la réincarnation, le libre arbitre, le jugement divin et la puissance de la loi. Il les aborde avec des élans lyriques et des délires plastiques et évoque grosso modo les œuvres indescriptibles d’Alejandro Jodorowsky avec le même rapport pervers au mysticisme. Mais à l’origine de son cinéma, il y a Coffin Joe, fossoyeur blasphématoire, personnage maléfique issu des cauchemars du cinéaste, qui revient dans chacun de ses films comme un leitmotiv depuis Minuit, je posséderai ton âme. Son apparence est très travaillée: il ressemble à un Dracula élégant (il a un chapeau, de longs ongles et une cape noire).



C’est surtout son double fictionnel : Marins se souvient qu’à l’époque, ce personnage démoniaque est né dans ses rêves. Il l’emmenait de force vers un cimetière pour le jeter dans une fosse béante avec son nom inscrit sur une tombe. Lorsqu’il distinguait le visage du démon, il se voyait lui-même se jetant aux enfers. Le cinéma, élément de psychanalyse cathartique ? C’est ce que pense le cinéaste qui en a profité pour se donner le rôle dudit démon et illustrer ses propres fantasmes où la torture génère un état extatique. Cette peur psychosomatique hantera tous ses films tant les délires visuels sont traversés par un souffle mortifère. La censure, elle, perçoit dans ces extravagances de la menace en bobine et pointe du doigt ce qui serait susceptible d’être perçu comme une critique à l’égard du système et du régime politique. A ce petit jeu, les autorités lui ont par exemple interdit à un moment de réaliser le troisième volet de sa trilogie sur Coffin Joe. Mais comme tout artiste pittoresque, Marins est également un drôle de mythomane qui aime générer des anecdotes notamment sur les plateaux de ses tournages où, selon ses dires, il martyrise les acteurs (il en aurait enterré un vivant et l’un d’eux aurait été à deux doigts de se faire étrangler par un boa). Inspiré par l’univers gothique, ce cinéaste a essentiellement œuvré dans le cinéma d’horreur seventies même si, faute de pouvoir vivre pleinement de son art, il a été contraint de réaliser des pornos pour survivre. Cela explique sa filmographie conséquente qui regroupe plus d’une quarantaine de films – très inégaux – en un temps réduit.


On pourrait presque le comparer à Joe D'Amato, moins pour la facture de ses films que la boulimie de travail au risque du grand n’importe quoi (il a signé plus de cent téléfilms). A dire vrai, sa carrière n’a pas commencé sur des chapeaux de roue : si, certes, A minuit, je posséderai ton âme demeure une œuvre culte, il n’en reste pas moins qu’elle s’est construite difficilement. Déjà, ça lui a coûté gros: il devait tellement d’argent qu’il a été obligé de vendre la maison de ses parents, sa voiture et n’avait pas suffisamment de blé pour nourrir les besoins de son équipe de tournage, sous-payée. Il a même été jusqu’à organiser des manifestations pour sauver son art en demandant à des enfants d’amis d’aller créer un péage humain sur une autoroute, de bloquer les voitures en formant une chaîne et de réclamer de l’argent aux automobilistes. Parmi ses autres activités, il a également été dramaturge, dessinateur et chanteur. Mais fatigué de combattre ses démons (les siens et ceux qui l’ont toujours critiqué), il a arrêté de tourner à la fin des années 80. En revanche, il n’a jamais cessé de jouer la comédie.



L’une des meilleures nouvelles de l’année ? Son retour derrière une caméra avec Devil's reincarnation, un nouveau délire totalement ahurissant, uniquement compréhensible si on a vu ses précédentes œuvres, dans lequel le personnage de Coffin Joe renaît de ses cendres et où Marins arbore les longs ongles de son double. L’histoire est approximative (Coffin cherche la femme idéale pour avoir un Coffin junior, son enfant dégénéré) mais vaut avant tout pour la capacité du cinéaste à organiser des plans baroques, trash et délirants. Les autocitations pleuvent : Cette nuit, je m’incarnerai dans ton cadavre pour la représentation d’un enfer fantasmé; La fin de L’humanité pour le mysticisme surréaliste; Demons and Wonders pour la remise en cause des ficelles narratives de l’auteur ainsi que la frontière entre onirisme et réalité. Et surtout l’ombre d’un alter ego de Coffin Joe. Egal à lui-même, Jose Mojica Marins possède une imagination foisonnante dès qu’il s’agit de représenter la psyché. Pour les profanes, certaines images surréalisantes, voire percutantes, comme celle avec le cochon mort ont été difficiles à regarder. Pour les habitués, c’est une réjouissance de cinéma autre qui échappe à la mansuétude avec laquelle on regarde aujourd’hui les nouveaux Jean-Pierre Mocky et Jean Rollin. L’accueil dithyrambique qu’il a reçu au dernier festival de Sitges lui aurait été bénéfique. Galvanisé, il aurait, selon la rumeur, profité des lieux pour tourner en pleine nuit des bouts de son nouveau long métrage secret, au titre inconnu, avec des femmes nues au bord de la plage et lui en charmante compagnie, à la fois devant et derrière la caméra. A la manière d’une orgie improvisée. Ceux qui avaient envie d’y participer pouvaient se joindre à lui.

Romain Le Vern




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