The Red Awn, première réalisation du chinois Cai Shangjun, lance la carrière du cinéaste, une carrière qui s’annonce prometteuse. Loin de toute idéologie nationaliste, son film prend des accents symboliques et humanistes au sujet de l'évolution du milieu rural chinois actuel. C'est une œuvre où l'économie de la parole se marie à la délicatesse d'une mise en scène léchée et aérienne, dessinant à l'écran de vastes étendues de champs de blé. Sélectionné au dernier festival de Deauville de 2008
The Red Awn marque les esprits et partage de manière très réaliste un univers méconnu du public occidental : la campagne chinoise actuelle.
The Red Awn est une œuvre à l'économie langagière et picturale délicate et adroitement menée sans jamais que le public occidental puisse y trouver à redire.
The Red Awn nous fait partager le quotidien de la vie d'un père de famille ayant vécu depuis toujours à la campagne. Il revient parmi les siens après être parti à la ville afin d'y gagner de l'argent. Or, son aventure urbaine s'est soldée par un échec cuisant. Dettes, éloignement de sa famille, dégradation de sa santé. Pire, durant son absence, sa femme a succombé à une maladie grave en laissant son jeune fils subvenir seul à ses besoins. En père indigne et trop absorbé par la tourmente pécuniaire, il n'a même pas pu assister à l'enterrement de sa femme, laissant son jeune fils livré à son triste sort. Cinq ans durant, le garçon a dû apprendre à vivre tout seul et subvenir à ses besoins, quittant l'école et tout ce qui pouvait le rattacher à une certaine socialisation, nécessaire pour un garçon de son âge. Mais le soudain retour du père bouleverse tout. En rejet total de la figure paternelle, le fils va peu à peu découvrir ce qu'est un père, avec ses qualités et ses défauts. Le spectateur assiste à ses retrouvailles amères et conflictuelles. Afin de subvenir aux besoins de la famille nouvellement recomposée, le père emmène son fils travailler dans les champs à bord de la moissonneuse batteuse d'un de ses amis du village. Les terrains à moissonner sont si vastes et l'industrialisation en milieu rural si faible que les propriétaires font appel aux travailleurs itinérants afin de récolter au mieux les précieux grains. Ainsi, à bord de leur engin rouge pétant, ils vont sillonner les terres luxuriantes de la Chine rurale en quête de terres à moissonner moyennant finance. Dans une certaine mesure, on peut y trouver un lointain écho avec les vendanges en Occident, où nombreux sont ceux qui sillonnent la France pour participer aux récoltes des précieux raisins, devenant le temps des récoltes des nomades loin de leur vie sédentaire de tous les jours.

Dès lors, notre petite troupe sera amenée à faire de nombreuses rencontres, souvent pittoresques mais surtout profondément humaines, s'appuyant sur l'entraide entre paysans autour du fauchage du blé. Et, petit à petit, la répulsion épidermique du jeune garçon envers la figure paternelle va s'amenuiser pour se transformer en respect et en véritable lien familial. À force de partager le même labeur, ils vont à nouveau apprendre à se connaître et à se reconnaître non sans se heurter souvent dans des affrontements verbaux et même physiques.
Jamais traité de manière misérabiliste mais au contraire dans l'exaltation de la vie rurale et stigmatisant la société de consommation,
The Red Awn met en scène avec justesse la vie simple de ces "pauvres" gens avec tout ce qu'ils ont de beau et de fragile à la fois. C'est l'une des principales forces du film qui permet au spectateur d'adhérer pleinement. Le réalisateur traite avec une simplicité déconcertante le rapport complexe entre père et fils, entre l'homme et la nature, entre la ruralité et l'urbanité, sans tomber dans la mièvrerie ni dans la naïveté. L'immensité des terres agricoles chinoises se confronte à la petitesse des simples hommes et à une industrie à peine éclose.

À cela s'ajoute la beauté formelle de l'ensemble des cadrages hors normes pour une première réalisation qui symbolise par l'image la dichotomie entre ville et campagne. Les compositions picturales de la campagne prédominent avec flamboyance suivant le rythme du temps, les variations des couleurs, le fléchissement du blé, les panaches de poussière s'élevant des chemins de terre… Bref l'ensemble des éléments qui constituent le monde profondément rural auquel sont assujettis l'homme et sa culture.
The Red Awn offre ainsi à la fois une évasion vers les grands espaces agricoles et une évasion intérieure, un tableau des conflits et des difficultés profondément humains.
Le plus étonnant dans le film est la décision finale du fils qui reproduit les aspirations de son père en succombant aux sirènes pécuniaires de la ville, quittant la campagne pour trouver une vie plus riche à la ville (au sens propre comme au sens figuré) et plongeant de plain-pied dans la société de consommation. Hélas, la misère n'est pas exclusive au monde rural qu'il laisse derrière lui. En ville, il constate qu'il est encore plus marqué par celle-ci, reproduisant les erreurs de son père en ayant des dettes à son tour. Un retournement de situation qui n'en est pas véritablement un, dévoilant simplement les difficultés liées à l'existence en société qu'il faut accepter pour aller de l'avant.
Gwenael Tison