Par
Romain Le Vern -
publié le 29 novembre 2007 à 09h03 ,
MAJ
le 25 septembre 2009 à 11h40 -
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Ami du désespoir, bonsoir. Un homme, seul au monde, fait bouillir un peu d’eau pour réchauffer ses sentiments froids. Une femme obèse qui n’est plus touchée par son compagnon comble ses manques en tchatant sur Internet. Une prostituée se vautre dans le sexe tarifé pour échapper aux sentiments qui font mal au cœur. Putain mais qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour? Peut-être Lee Kang-sheng qui après été l’acteur fétiche de Tsai Ming-Liang réalise sa saveur de la pastèque avec
Help Me Eros, second long métrage déprimant et désabusé sur le sexe triste et le désir mort. Présenté au Festival de Venise et, plus récemment, au Festival des Trois Continents à Nantes, cet objet - remarqué à défaut d'être remarquable - se situe dans un écrin marchand et déshumanisé de fin du monde à vous foutre une balle dans le caisson. Ça vous rappelle quelque chose?

On a découvert Lee Kang-Sheng en tant qu’acteur chez le réalisateur Tsai Ming-Liang. Vous savez, ce magnifique sculpteur d’âmes tristes, responsable des plus beaux films vus ces dernières années (prière de découvrir au plus vite des sésames comme
La rivière ou
Et là-bas quelle heure est-il?). Un pendant asiatique d'Antonioni qui a pour habitude de composer des récits simples et déchirants où des personnages de rien, paumés dans les mégapoles grouillantes, cherchent l’amour et la flamme qui réveillera leurs désirs trop longtemps assoupis. Cette année, on a eu droit à une énième collaboration entre ce réalisateur amoureux et son acteur fétiche dans
I don’t want to sleep alone, récit somnambulique et atmosphérique d’un malaise en Malaisie où le napalm brûle dans les veines et la malaria tue. Et comme dans tous les Tsai, la mécanique curieuse du désir a son mot à dire. Peu étonnant donc qu’elle soit au centre de ce
Help me Eros où Kang-Sheng ne se contente pas de jouer. Il réalise aussi, tout seul, comme un grand. Un second essai après le peu ou pas vu
The Missing en 2003. Tsai Ming-Liang, lui, produit et regarde avec bienveillance les efforts – louables – de son disciple appliqué.

Mais attention, il ne faut pas ôter de son esprit que
Help me Eros est un brouillon qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un précipité existentiel made in TML. Est-ce honteux pour autant? Non. Il y a tout d’abord un beau regard sur des hommes et des femmes refroidis par la méchanceté et effrayés par le contact humain. L'anecdote veut qu'aujourd'hui les gens ne regardent plus ceux qui sont autour d’eux (peur de souffrir à nouveau) et préfèrent reluquer l’écran de leur ordinateur pour tchater. Histoire de tuer le temps qui reste à vivre et peut-être, si les miracles se produisent, trouver l'âme soeur. Les plans sont fixes; les personnages, prisonniers des cadres; le rythme, extrêmement lent et les événements se succèdent parfois de manière incongrue voire aléatoire. On aurait dû s'en douter: l’important n’est pas de suivre une intrigue linéaire mais de ressentir toutes les choses bizarres et indicibles qui animent les vous et moi frustrés de la vie de tous les jours. Une once de noirceur supplémentaire, et on basculait dans le tableau uniforme d'une humanité entière qui souffre (toi aussi, derrière ton écran d'ordinateur) et la tragédie pathétique relevée de pathos. On y échappe. Presque.

Au niveau des surprises, il y a une INCROYABLE scène de sexe, d’une intensité comparable à celle qui fermait
La saveur de la pastèque, de TML, film bouleversant à la lisière de la pornographie qui trompait tout le monde avec son affiche racoleuse. Situons-la: le protagoniste (Lee Kang-Sheng donc) et sa copine prostituée d’un soir – tous les deux très beaux et très nus – sont allongés sur le ventre, à moitié endormis. Alors qu’il a les moyens d’assouvir tous ses fantasmes avec une conquête, le mec regarde, imperturbable, l’écran de son ordinateur et participe activement à un t’chat sur MSN où il demande à sa complice anonyme d’envoyer une photo d’elle. Il la reçoit, la regarde et voit deux filles: une beauté et une obèse. Et lui répond, sèchement: «c’est qui la grosse à côté de toi?». La grosse, c’est bien entendu sa partenaire virtuelle. Et bien entendu, elle va répondre qu’il s’agit d’une amie. Pendant ce temps, sa partenaire sexuelle, physique, de chair et de sang, celle qui est allongée à ses côtés pose une main câline sur son dos ruisselant, longe son corps et descend jusqu’en bas des reins pour faire une caresse intime dont elle a la spécialité.
Outre le fait que cette scène érotique est incroyablement intense (on n’est pas voyeur puisque littéralement, on fait l’amour avec eux), elle met en relation deux formes de sexualité: celle qui s’épanouit dans la vie de tous les jours dans un lit et celle qui se vide à travers les fantasmes d’aujourd’hui: un écran d’ordinateur, un(e) inconnu(e). Internet est décrit comme une ouverture sur un monde vaste et illimité qui nous rend petit. Au point de disparaître. Cette peur de la solitude, cette mélancolie contagieuse, cette amour des âmes solitaires appartenaient à Tsai Ming-Liang, ce sont désormais les "grands thèmes" de Lee Kang-sheng, contaminé par cette vision du monde. En tant qu’acteur, il se met en scène à la sauce Vincent Gallo, entre narcissisme, timidité, arrogance, exhibitionnisme et mélancolie qui ronge du dedans. Mais contrairement à la fascination béate et immédiate qui se produisait chez Tsai et poussait le sage spectateur à fermer sa bouche, les scènes se succèdent sans posséder de «regard» de cinéaste.

Lee Kang-Sheung étire les scènes mais ne sait pas pourquoi si ce n'est pour singer son modèle. Alors que Tsai, lui, adopte ce parti-pris pour que l’humour vienne à bout de la résistance, que cet humour devienne la politesse du désespoir, que le rire absurde surgisse au détour du plan et vienne illuminer un univers sinistré. Là, on ne rigole pas. On doit compatir face à tant de tristesse nue, sincère, décourageante, épuisante aussi. Conseillé par le réalisateur de
dans la direction artistique, Lee Kang-sheng ne manque pas de talent en terme de mise en scène et de gestion de l’espace. Dommage qu’on sente trop souvent le poids des ambitions et une certaine tendance à l’atomisation de l’intrigue au profit de la pose. Les jeux de miroirs et la circulation des informations au centre d’une même scène cherchent trop à marteler un propos radical sur la tristesse du sexe, du corps et de l’âme. C’est d’autant plus frustrant que Lee a les moyens pour dépasser le simple «constat» et fureter vers une dimension plus troublante, moins académique.