Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 31 août 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 19h41 - 1 commentaire(s)
Excès de lecture – La Femme des sables d’Abé Kôbô, collection Biblio, Edition Le Livre de Poche

Hors de toute actualité littéraire, l’heure est propice par le truchement du cinéma, à la relecture ou la découverte de l’un des romans qui fait partie des plus importants que la littérature japonaise ait jamais produits au cours du XXe siècle : La Femme des Sables d’Abe Kôbô.

Alors que Carlotta avait ressorti en salles, voici quelques mois déjà, son adaptation éponyme, ce chef d’oeuvre se retrouvait mis en avant à nouveau. A la grande satisfaction de ceux qui se seront intéressés à l’ouvrage filmique, à l’étonnement renouvelé de ceux qui l’auront lu ou découvert. Car à bien y regarder, Suna no onna, de son titre original, est en effet l’une de ces trop rares œuvres à être parvenues à sublimer aussi bien le cinéma que la littérature. Avec son auteur pour dénominateur commun.


Déjà couronné par le Prix Akutagawa, l’un des plus prestigieux prix littéraires japonais, Abe Kôbô avec La Femme des sables ne s’arrêtait pas en si bon chemin en 1962 et glanait le Prix Médicis du Meilleur livre étranger en 1964, avant de participer à sa propre adaptation cinématographique, signée de son complice, Hiroshi Teshigahara. Mais là, où cette association est prodigieuse, c’est que durant cette même année, le livre récoltait autant de louanges dans les librairies françaises que son pendant au Festival de Cannes. Auréolé des honneurs du Prix Spécial du Jury, La Femme des sables en unissant à l’écran Eiji Okada et Kyoko Kishida, marquait effectivement en profondeur les esprits par sa vitalité cinématographique. Entre Existentialisme et Nouvelle Vague, le film reprenait et usait avec les forces du cinéma, des thématiques intemporelles et sisyphéennes qui avaient déjà bouleversé tant de lecteurs.


Une histoire universelle, une écriture éblouissante

En suivant un professeur épris d’entomologie, parti à la découverte de quelque insecte en bord de mer, La Femme des Sables nous raconte dans une veine kafkaïenne comment ce dernier va se retrouver pris au piège de ce village au coeur des dunes où le sable n’a de cesse de reparaître et de tout recouvrir. Jusqu’à la mort. Prisonnier d’un cauchemar sans nom, entre l’absolu de la survie, l’angoisse de la fin et une sensualité troublante, notre amateur d’insecte va donc sous la plume d’Abe Kôbô, lutter et tout faire pour subsister d’abord et ensuite s’échapper. En somme, sur fond de questionnement universel sur la vacuité et l’absurde de l’existence, La Femme des Sables explore la difficulté d’être en plongeant son principal personnage dans l’atroce d’une situation sans fin autre que la sienne…


Abe Kôbô

Mais là n’est pas sa seule force car sous la férule de l’émérite traducteur Georges Bonneau, c’est une langue admirablement rendue qui nous est donnée à lire, dans ses plus infimes nuances, ses plus insignifiants mouvements. Une prose composée avec talent, à laquelle nous devons témoigner une enthousiaste considération et apprécier à la plus haute valeur qui soit. Ainsi, le roman d’Abe Kôbô est-il porté par une écriture dense, jouissive et d’une virtuosité littéraire impressionnante. Tant par sa complexité stylistique que par sa méticulosité métaphorique, cet écrit se place dès lors sans difficultés dans le prolongement de ceux d’écrivains aussi illustres pour leur qualité de plume que Yasunari Kawabata et Yukio Mishima.

De fait, si l’oeuvre cinématographique qui en est tirée est déjà admirablement photographiée par Hiroshi Segawa, le roman qui l’a inspirée n’est nullement en reste dans son domaine. Bien au contraire. L’auteur de ce dernier n’avait-il pas en effet transcendé les vertus de son art, bien avant que son adaptation ne fasse de même par l’image, et cela de manière toute aussi magistrale ? Abe Kôbô est en cela d’autant plus captivant qu’il est rare de rencontrer à ce point, la reconnaissance de ses pairs dans des exercices pourtant si différents. Là, réside sûrement une part de l’attirance qui émane de cet écrivain japonais incomparable et autrement scénariste de deux autres films de Teshigahara, Traquenard et La Carte brûlée. Et plus sûrement encore, s’impose le caractère fascinant de La Femme des Sables : l’expression d’une même réflexion concrétisée au plus juste dans deux pans dissemblables des arts.


Alors, qu’il est temps de conclure, qu’ajouter, si ce n’est que face à de tels chefs d’œuvre, la glose ne peut être que verbeuse au risque de l’excès, et l’enthousiasme, bien insuffisant à les célébrer dignement. Il convient donc de terminer ces lignes en ne recommandant rien d’autre que la lecture de ce sublime livre qu’est La Femme des sables et la patience de savoir attendre le DVD du film qui ne manquera pas de nous ravir à son tour.

La Femme des sables d’Abe Kôbô, collection Biblio, Edition Le Livre de Poche, 1992 - 320 pages, 6,50€ - ISBN-13 : 9782253059950
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