Par Nicolas HOUGUET - publié le 19 juin 2008 à 10h01 ,
MAJ le 02 décembre 2009 à 12h20 - 1 commentaire(s)
Il en est des belles lectures comme il en est des grands films. On sait dès la première page ou dès les premières images que l'on est devant une oeuvre d'exception. Cormac McCarthy est l'un des plus grands écrivains américains contemporains. En janvier 2008, l'adaptation cinématographique de son No Country for old men par les Frères Coen, suscita un grand enthousiasme. Il était aussi l'auteur de De si Jolis chevaux, qui servit de base au très beau film de Billy Bob Thornton. Il a été le lauréat du Prix Pullitzer en 2007 pour un livre exceptionnel, La Route.

LA ROUTE
Un livre de Cormac McCarthy
Editions de l'Olivier
245 pages, 21 €


L'apocalypse a eu lieu. Le monde est ravagé, recouvert de cendres. Des arbres morts et noirs élèvent leurs carcasses désolées pour en constituer les forêts. L'obscurité et la grisaille règnent partout, les nuits sont d'une obscurité bouchée et impénétrable. L'univers est déserté. Parfois on trouve des villes spectrales, des carcasses de voitures, des cadavres momifiés, rabougris. Dans cette ambiance sinistre et sans vie, un homme et son fils errent sur la route, poussant inlassablement un caddie qu'ils chargent de tout ce qu'ils peuvent glaner. Ils sont en perpétuelle quête de nourriture. Ils vivent dans l'appréhension d'une rencontre avec « les méchants », des rescapés qui sont devenus anthropophages.

On est dans une tradition bien connue, qui évoque bien sûr immédiatement l'anticipation funeste de Je suis une légende ou de 28 semaines plus tard, en passant par l'humanité sans espoir des Fils de l'homme. Seulement le coeur du livre n'est pas l'histoire, mais le style, l'ambiance dans laquelle il vous plonge. La lecture est envoûtante, exige un temps d'adaptation car McCarthy n'adopte pas une écriture conventionnelle. Il bouleverse vos habitudes. La ponctuation est réduite à son strict minimum (très peu de virgules), les phrases sont courtes, parfois nominales, les dialogues ne sont pas indiqués par les traditionnels tirets. A la désolation du monde répond une écriture dépouillée, ascétique. Les images que McCarthy inspire sont évocatrices et immédiates. Car on est contraints de s'investir totalement dans la lecture, d'y prendre une part active. Cette technique qui ne décrit que le minimum fait songer à Faulkner. On ne sait jamais vraiment ce qui se passe, ce qui a provoqué cette désolation. Mais il attise sans cesse notre curiosité. Une menace diffuse pèse en permanence sur ses personnages. Le récit, dans sa forme autant que dans son fond, devient haletant. Les parties sont courtes, parfois justes des paragraphes qui ressemblent à des fulgurances, des bouts de souvenirs, des bribes de dialogues.


Le style est d'une grande poésie, d'une portée presque métaphysique. On a du mal à lâcher ce bouquin. Parce qu'il devient immédiatement proche, précisément par son parti-pris d'abstraction et de minimalisme. On est obligés de se jeter dedans. On s'attache à « L'homme » et à son « petit », ainsi qu'ils seront toujours désignés. Parce qu'ils sont la dernière parcelle d'humanité à laquelle se raccrocher. Leur monde est effroyablement hostile, on a le sentiment de partager leur périple sur cette horrible route. On ressent leur douleur, leur faim, la proximité permanente de la mort dans ce qui les entoure et dans la toux permanente de l'homme. Leurs échanges tout simples prennent un caractère proprement bouleversant. L'identification est d'une rare intensité. On avance avec ce père et son fils, seuls dans le noir, sans en savoir beaucoup plus qu'eux (ce qui est assez rare). On partage l'incertitude de leur présent.


A quoi tient la grâce ? Peut-être rien qu'à cela : toutes les histoires ont été racontées, mais jamais de cette façon. On s'attache à ce roman et à ces deux personnages d'une manière absolument viscérale, au point même d'en redouter l'issue. Cela vous prend littéralement aux tripes. L'affection entre un père et son fils au milieu d'un monde en ruines est poignante. Tout est juste et admirablement dépeint : les villes abandonnées, les vestiges de la civilisation disparue (les anciennes cultures devenues stériles, les maisons où l'on craint d'entrer par peur des mauvaises rencontres...) et parfois les apparitions inquiétantes avec de rares semblables faméliques et moribonds ou avec ces groupes d'hommes qui parcourent la route pour dévorer les survivants. L'homme a une mauvaise toux, le petit est maigre à faire peur. On suit leur perdition avec fébrilité, inquiétude. On partage leurs joies éphémères comme la découverte de fournitures et de nourriture qui ajournent l'inévitable. La lecture devient alors une expérience intense et presque douloureuse, un véritable ravissement.


Ce roman est un incontournable, que vous soyez un lecteur occasionnel ou vorace, un moment de grand art, de ces oeuvres rares qui donnent à ressentir des choses essentielles. Le style de McCarthy est d'une puissance poétique enthousiasmante. On ressort de ce livre comme d'un beau vertige. C'est violent, sombre et singulier. C'est un chef d'oeuvre.

 

 

Nicolas HOUGUET


Vos réactions


logAudience