Avez-vous déjà tenté de participer à une discussion passionnée entre cinéphiles ? L’envie vous y pousse, cependant très vite, le sens commun vous raisonne et vous en dissuade. En effet, de telles discussions s’avèrent rapidement plus que pénibles, d’autant qu’il est assez commun d’avoir dans ses relations quelques uns de ces spécimens sortis intacts du monde chtonien des salles obscures. Salles qui pour l’heure n’ont effectivement jamais aussi bien mérité leur nom eu égard à l’ostracisme de leurs adeptes. A leurs contacts, devant tant de science exposant pêle-mêle l’art de King Hu et la folie du bis, le culte du cinéma du réel et les vertus de l’obscurantisme, il n’est en effet pas rare de se sentir ou trop ignorant ou carrément ahuri. C’est donc ainsi que l’on se décide à rester sagement en dehors, acquiescant par instants ou fronçant les sourcils pour se donner quelque contenance. L’expérience ici joue de fait à plein car qui a déjà eu maille à partir avec ces êtres venus d’ailleurs ne se risque pas deux fois à une telle audace.
Le meilleur reste toutefois d’oser de telles discussions à l’aune de ses moyens, avec les risques que cela implique. En effet, le spécialiste en cinéma fantastique ou docteur ès expressionnisme vous renvoie alors très vite avec dédain et mépris à votre incurie et se surprendrait presque à vous demander pourquoi vous n’avez pas vu ce sublime film de 1964 qui en France n’est jamais sorti.
Dès lors, c’est avec l’expérience d’une si aventureuse inconscience que vaguement hagard et interdit, l’on se décide d’éviter à l’avenir de se faire prendre à nouveau, tout en se demandant pourquoi ces derniers tenants de l’orthodoxie cinéphilique sont aussi peu pédagogues qu’ils sont vindicatifs. C’est donc dans ce contexte parlant au plus grand nombre que s’inscrit
le dictionnaire snob du cinéma, sorti aux éditions Scali il y a quelques semaines.
Signé David Kamp et Lawrence Levi, préfacé par Fabrice Gaignault, ce dernier ouvrage propose en effet de vous ouvrir avec humour et ironie au lexique indiiiiispensaaaable de la connaissance filmologique. Pointant du doigt les réflexions typiques du cinéphile moyen, soulignant les mythes qui les fascinent et appuyant durement sur leurs inévitables partis pris, l’intention des auteurs est donc «
de révéler le snobisme cinéphilique au quidam, comme la grâce divine est révélée à quelques initiés. » Ainsi, se présentant sous la forme d’un abécédaire dont les entrées vont de «
Ai No Corrida, film de fesse japonais de haute volée » à Woronov Mary, actrice américaine de séries B, ce dictionnaire ludique, instructif et corrosif vous entraînera à la glose filmologique et surtout vous fera incroyablement rire. S’il est néanmoins vrai que par instants, il rabaisse le cinéma au simple rang de divertissement et serait tenté de le priver de sa dimension artistique,
le dictionnaire snob du cinéma divertit et justifie son achat par la jouissive agitation qui nous habite dès lors que l’on commence à le lire. Par exemple, entre autres apartés aussi irrespectueux que délirants, il proposera à votre sagacité, la liste des dix suites cautionnées par les snobs, celle des dix chef-d’oeuvres « perdus » ou un mode d’emploi à l’usage du spectateur destiné à ce qu’il sache distinguer «
les bons trucs snobs des saloperies. » Entre irrévérence et amusement, on sourit beaucoup et cela d’autant plus qu’une fois sa lecture finie, le regard que l’on porte sur le discours cinéphilique profite à plein d’une si salvatrice et divertissante distance.
Le discours sur le film, un art narcissique ? Le reflet d’un quant-à-soi ? En effet, entre cinéphiles, filmologues comme on peut aussi les nommer ou pire entre critiques, la règle première est d’avoir absolument raison et dans un second temps de surtout le prouver. Et c’est justement ce mécanisme si particulier que scrupuleusement démonte ce
dictionnaire snob du cinéma signé par deux auteurs américains, critiques pour
Vanity Fair et le
New York Times.
Caricaturant à chacune de ses entrées le fait que pour l’emporter dans ce type de débat, il faille écraser son comparse de sa connaissance encyclopédique, ce
dictionnaire snob du cinéma se fait aussi pamphlétaire qu’instructif. Car il présente autant qu’il moque ces stratégies qui consistent à abreuver l’autre de citations de films, de noms d’acteurs inconnus au bataillon ou pis encore de « références filmiques » évidemment « classiques », références dont on sait vaguement qu’elles sont à peine sorties en salles et qu’elles restent vénérées des happy few qui souvent ne les ont pas vues. Ou alors il y a un demi siècle dans un obscur festival pakistano-hongrois aux lisières de quartiers perdus.
Mais le meilleur de cet ouvrage reste le décryptage du jargon du cinéphile, sorte de cryptolangage que l’on a tous lu, écrit ou observé dans tel ou tel article ou au cours de rencontres filmologiques impromptues. Et c’est justement le dévoilement de cette prose souvent difficilement intelligible qui fait le sel de ce
dictionnaire snob du cinéma car il fait ressortir le maniement symbolique figurant l’autorité qu’est l’emploi systématique de ce jargon aussi obscur qu’abscons. C’est donc avec drôlerie qu’il pointe cette maladie en vogue depuis plus de trente ans et qui consiste à préférer à n’importe quel terme usuel, un terme technique ou vaguement pompeux. Ainsi, parlerons nous « sémiotique » en préférant au terme banal de film, celui plus soutenu de « métrage », référence directe aux ancestrales bobines. Autre exemple parlant au gré des pages, l’impression que tout emploi de vocable de plus de trois syllabes dont la signification resterait mystérieuse au commun ou mieux encore à éclaircir, s’avère pour le cinéphile évidemment nécessaire pour montrer la vigueur de sa pensée, obligatoirement profonde et nécessairement féconde.

Mais l’autre réussite de ce dictionnaire, c’est le fait qu’en creux, il permette de se rendre compte de l’usage d’un lexique perclus de superlatifs et de formules toutes faites qui n’hésitent pas à emprunter - sans connaissance ni maîtrise - concepts et idées à la philosophie. Là est justement le cynisme bienvenu de cet ouvrage puisqu’il remet avec le sourire à leur juste et modeste place, l’amateur, le gloseur et le rhéteur en démontant leurs tics. Ainsi,
le dictionnaire snob du cinéma s’évertue à faire ressortir l’emploi systématique de concepts aussi sentencieux qu’incompris qui voisinent avec la fascination de l’abstraction creuse ou plus insupportable encore avec la glorieuse et dangereuse autocélébration du seul style. Abordant ainsi l’article sur la diégèse ou celui sur Peter Jackson, il souligne la vacuité possible de tels discours, leur profonde vanité et les rapprocherait presque de l’édification du discours critique et cinéphilique en seule œuvre littéraire à haute valeur fictionnelle et purement stylistique. A moins qu’il ne soit que verbiage…
Avec un rien de distance et un grand sourire, balayons donc avec ces quelques 170 pages, ces bavardages d’experts et ces rites barbares où les joutes du langage ont supplanté la violence primaire au profit d’une logorrhée entre mâles cinéphiles en hâte de domination. Et amusons nous à la lecture de ce distrayant petit livre qu’est
le dictionnaire snob du cinéma sorti aux éditions Scali. « Déconstruisons » cet univers unique où seule nous guide la passion lorsque nous écrivons ou discutons pour mieux affirmer que nous ne subirons plus ni ne serons dupes de toutes ces envolées filmologiques.
On notera d’autre part qu’est récemment sorti chez le même éditeur, un autre ouvrage dédié aux films maudits qui s’inscrit dans la même veine :
L’enfer du cinéma : le dictionnaire des films cultes et maudits.
Le dictionnaire snob du cinéma de David Kamp et Lawrence Levi, Editions Scali, Paris, 2007 – 170 pages, 19€ - ISBN-13: 978-2350121246
L’enfer du cinéma : le dictionnaire des films cultes et maudits de Thierry Acot-Mirande et Alain Pozzuoli, Editions Scali, Paris, 2007 – 348 pages, 24€ - ISBN-13: 978-2350121406
Site de l’éditeur