Jean-Jacques Beineix, le grand mal aimé du cinéma français tant du public que de la critique si l’on excepte les quatre Césars reçus pour son premier long métrage
Diva (1980), revient dans ce très gros livre autobiographique sur son expérience cinématographique depuis ces souvenirs de prime enfance jusqu’à la préparation du film certainement le plus connu de l’auteur
37°2 le matin (1986). Une expérience riche d’enseignements sur les dessous du système depuis les innombrables complications techniques jusqu’aux caprices des vedettes et des gens de la production qui semblent parfois comploter contre la réalisation des films eux-mêmes ou, tout du moins, à en limiter la qualité artistique pour d’obscures problèmes d’ego, obstacles difficiles à gérer mais néanmoins indispensables pour survivre dans cette jungle qu’est le monde du cinéma.
« LES CHANTIERS DE LA GLOIRE », Jean-Jacques Beineix
Editions Fayard
838 pages
«
L’imaginaire n’est pas une matière inerte, c’est un magma qui bouge sans arrêt et se recompose. Mon métier m’a appris à faire avec, à travailler cette glaise. »
Sans non plus tirer à boulets rouges ou dénoncer lâchement celles et ceux qui rendirent à Beineix la tâche difficile, celui-ci préfère mettre à plat les anecdotes, les conflits et les collaborations fructueuses sans hiérarchie ni aucune arrière pensée. La production cinématographique est un monde de requins, on le sait, pourtant le cinéaste trouve à chaque expérience pénible matière à leçon pour les films à venir. En cela son livre est un précieux missel pour ceux qui songeraient à faire de la mise en scène leur métier, leur avenir. Mais avant tout Beineix nous parle d’une passion et d’une vraie fascination pour le spectacle cinématographique, spectacle auquel le futur cinéaste se doit d’être sensible sous peine de perdre son âme et son énergie, énergie ô combien nécessaire pour franchir les étapes, les années de labeur et de frustration, les contre-temps et les désillusions. «
Le cinéma est un art complexe, un art de synthèse et de combinaison, mais, mais bien longtemps avant que je l’eusse reconnu comme tel, bien avant qu’il devienne pour moi un art, une technique et un métier, il resta, pour mes trop courtes années d’enfance, le spectacle, la magie, la caverne mystérieuse au fond de laquelle passaient des ombres, des paysages et des personnages qui n’avaient pour seule réalité que celle que leur prêtait ma crédulité. Je prenais tout en plein visage, les yeux grands ouverts, et j’emportais dans ma mémoire, inconsciemment, chaque image comme un coquillage précieux qui s’ajoutait aux trésors accumulés séance après séance. » (p.20-21)
Dans l’ordre chronologique l’auteur retrace ainsi sa vie qui, pas à pas, l’a amené vers cette destinée d’artiste de la caméra. Dans les trois premiers chapitres il se consacre au milieu familial, ses grands-parents, ses parents mais aussi ses frères et sœurs, ses années d’écolier puis d’étudiant. Car Beineix est le rejeton d’une famille nombreuse dans les années d’après-guerre de Paris. Les liens familiaux sont forts, et le passé de vétéran du grand-père reviendra à plusieurs reprises dans le texte. Un grand-père modèle dont on s’étonne que l’auteur ne lui ait pas consacré un film tant les anecdotes à son sujet sont riches et tendres. Beineix évoque également la figure de son propre père, une figure sévère et imposante : « Mon père savait tout, sur tout ». Déjà le cinéaste évoque la lecture, la télévision et les technologies, le premier appareil photo puis la première caméra à quatorze ans. Comme il le dit lui-même, Beineix fils devait pour beaucoup à Beineix père.
Puis timidement le cinéaste arrive aux premières évocations de cinéma, celles d’une première rencontre avec un tournage, celui de Michel Deville pour
L’ours et la poupée en 1969, du premier petit boulot, de la rencontre avec Alain Tourriol et enfin de ses débuts d’assistant stagiaire et d’assistant réalisateur. On le sait peu mais les dix premières années, de 1971 à 1979, du futur cinéaste sont passées auprès de quelques mentors, et pas des moindres ; Jean BeckerClaude Berri, et Claude Zidi. Ces années-là Beineix les évoque à notre grand regret trop peu, souvenirs distillés ça et là dans le corps du texte au milieu d’une réflexion sur une technique, un procédé ou les pièges à éviter. On aurait aimé qu’il s’attarde davantage sur ces premières rencontres avec quelques uns des poids lourds du cinéma français.
Au chapitre quatre, Beineix entre dans le vif du sujet, celui de la production de ce qui sera son premier long-métrage en tant que réalisateur,
Diva. Entre le premier dîner où le cinéaste évoque à ses risques et périls le budget nécessaire d’un film au producteur Serge Silberman et l’évocation du pot de fin de tournage, Beineix étale ses premières réflexions et interrogations sur le métier de metteur en scène, et à la question «
les lois du spectacle ne répondent-elles pas à une mécanique ? » son expérience d’aujourd’hui lui permet d’affirmer «
la patience, l’observation, l’étude des grands films, l’expérience du travail avec les acteurs m’ont apporté des bribes d’explications. Le marionnettiste fut le premier messager. Lorsqu’un enfant s’adonne à un jeu, il ne feint pas, il ne joue pas la comédie, il est dans l’action, il la vit. Il en perd même la notion du temps, du regard des autres – il devient fascinant à observer, il est authentique. » A partir de là le texte devient plus précis et la vie de l’auteur est décortiquée, analysée et re-textualisée, une vie qui nous ferait perdre justement la notion du temps tant elle est admirable et fascinante à observer.
Jean-Jacques Beineix écrit bien, tout en sobriété et en efficacité. Les mots roulent sur la page et nos yeux voient défiler les chapitres à mesure qu’il évoque la grande expérience de
Diva, celle beaucoup plus douloureuse de
La lune dans le caniveau et enfin la période de vaches maigres qui suivra jusqu’à la préparation de
37°2 le matin. Certes pas une période longue et faste, mais belle et bien dense et difficile. Les combats, Beineix en a mené sur tous les fronts et à tous les postes, toujours en première ligne. Le titre du livre en atteste, non pas tant pour rendre hommage à l’un de ses cinéastes préférés, Stanley Kubrick qui réalisa en 1957
Les sentiers de la gloire, que pour en évoquer l’atmosphère des tranchées, non pas celles de la première guerre mondiale, mais bien celles du monde du cinéma où réaliser un film équivaut à gagner, mètre après mètre, sur le terrain ennemi, celui de l’échec. Avec lui nous partageons en l’espace de quelques centaines de pages ses désirs de grandeur, de réussite et de reconnaissance quand à un moment tous semblent se liguer contre lui et ses aspirations artistiques. La carrière d’un cinéaste repose sur des pilotis (nous évoquerons ici ceux de
37°2 le matin), le moindre échec signifiant l’ébranlement, le séisme, le cataclysme, qui mettrait un point final à celle-ci sans autre forme de procès. Les principales vertus dont un cinéaste doit se prévaloir sont alors l’abnégation, l’endurance et la patience, sorte de kit de survie devant les humiliations et les désillusions très sévères du milieu. Heureusement pour nous, Jean-Jacques Beineix a encore beaucoup à nous raconter et à nous enseigner et lorsqu’il évoque les raisons de ce livre, il murmure :
«
La vie passe vite, trop vite. Les films sont des sentiers de lumière. La mémoire file, j’ai tenté de prendre de l’avance sur elle, on ne sait jamais. »