Karim Dridi est un passionné de boxe, et il n’est pas question de baisser la garde après les coups reçus à la sortie de
Fureur. Il revient avec détails sur cet échec public et critique, mais qui devrait gagner son combat dans le championnat des poids-dvd, grâce à une belle édition collector.
On a beaucoup lu le mot cliché dans la presse au moment de la sortie de Fureur en salle.Des critiques, enfin c’est un bien grand mot car ils balancent quatre phrases d’humeur sur un film, et ont confondu je pense cliché et archétype. En effet, j’ai voulu travailler sur l’archétype d’une histoire d’amour. Il n’y a pas de surprise, on peut penser à Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, à des pièces de Sophocle, mais c’est voulu. Je réfute le mot
cliché, car Tony, le méchant, serait alors un nouveau riche sans intérêt qui veut se payer la petite chinoise, face au gentil blanc qui serait le héros, etc… Alors qu’en regardant de plus près, on s’aperçoit que Tony aime vraiment Chinh, que son père ne vient pas de la Mafia comme dans de si nombreuses séries B ou Z…Quand il va rembourser le garage qu’a brûlé son fils, ce n’est pas un acte anodin, il le fait pour protéger son fils, mais quel père ne le ferait pas, nous ne sommes pas dans le cliché ! Mais là où j’ai peut-être fait une erreur, c’est d’avoir choisi une forme archétypale, à laquelle j’ai quand même rajouté ma propre sauce, méditerranéenne, avec des piments chinois. Chinatown à Paris est tenu par des hommes d’affaires, ce n’est pas la peine d’en faire des mafieux ! Les frères Tang sont côtés à la Bourse !
On vous a fait des reproches sur la boxe ? Oui, on a dit que la boxe thaï n’était pas pratiquée dans Chinatown ! Eh bien si ! Même en Chine, la boxe thaï existe, et c’est un domaine sur lequel je suis incollable. La diaspora s’est étalée sur toute l’Asie du Sud-Est, il faut avoir une connaissance de cette région et ne pas avoir la vue basse, dire que j’ai surfé sur une vague asiatique à la mode. Dans aucun autre film le Chinatown parisien n’a été montré de manière aussi réaliste, et je n’attends qu’une chose, c’est de voir un film réalisé par un chinois français du quartier. Déjà qu’il n’y a pas tellement d’histoires sur des maghrébins, il n’y en avait carrément aucune sur la communauté chinoise…
D’ailleurs, on ne vous attendait pas là-bas ! C’est bien pourquoi j’y suis allé ! J’espère que ça sera le cas à nouveau sur mon prochain film. Dès le début de ma carrière dans le long-métrage, j’ai pris soin de ne pas être catalogué dans un genre.
Bye Bye n’a rien à voir avec
Pigalle.
Les comédiens ont du mal à ne pas avoir d’étiquette, comme les réalisateurs…J’en discutais récemment avec Gérard Krawczyk. Il a mis en scène
Je hais les acteurs et
L’été en pente douce, et il n’arrive pas à retourner à des films d’auteur depuis qu’il a fait les deux derniers
Taxi. Je n’en ai vu aucun, mais je ne vais pas le juger là-dessus. Mon fils de 11 ans aime cette série, alors je le respecte ! En France, aussi bien dans le domaine commercial que thématique, on nous range dans un tiroir. Avec
Fureur, j’ai voulu faire du cinéma social, réaliste, de minorité, d’action, métissé…
Malheureusement, Fureur n’a pas marché dans les salles. Il a l’air d’avoir bien démarré en DVD, à Paris et surtout en banlieue. Les gens vont de moins en moins au cinéma, ils se réservent pour des évènements, les
Matrix par exemple, et rattrapent en DVD ce qu’ils ne vont pas voir en salle. Je considère que c’est plus qu’une deuxième chance. Ce n’est rien d’autre que la première, qui dure.
Vous n’avez pas encore connu le succès public dans votre carrière, et vous enchainez pourtant les films ! Les producteurs, les financiers et le milieu du cinéma savent qu’il me manque un succès en effet, mais ils savent aussi que je n’ai pas fait d’énormes navets ! Il y a toujours quelque chose d’intéressant qui leur laissent penser que le succès viendra un jour, et pourquoi pas pour le prochain ! J’en ai besoin de ce succès, car c’est gratifiant et je gagnerais mieux ma vie, mais ce que j’éviterai par-dessus tout, c’est de faire un succès pour un succès. Je n’envie pas la place de Gérard Krawczik par exemple, je veux garder mon autonomie, même si ce n’est pas toujours facile.
Vous êtes déjà plus accessible avec Fureur qu’avec Pigalle. Ca se discute.
Pigalle avait été bien accueilli. Il était plus original dans son récit, il y régnait une ambiance bizarre avec sa galerie de tronches.
Fureur est plus conventionnel. Si on ne s’accroche pas à cette histoire d’amour, on peut le traiter de simpliste. Il est quelque part paradoxal de voir que c’est lui qui a reçu des critiques parfois blessantes. Un gros canard a dit qu’on ne voyait rien de Chinatown, à part une cage d’ascenceur ! C’est dégueulasse d’écrire des choses pareilles. Pour
Cuba Feliz, certains ont dit que je profitais de la mode cubaine, parce que le
Buena Vista Social Club de Wim Wenders avait très bien marché. J’écoute cette musique depuis que je suis gamin ! Mais ce n’est pas grave au fond : les chiens aboient, la caravane passe !
Les films d’auteur français ont du mal à percer dans le contexte actuel. Il y aura saturation, quand il y aura un autre
Astérix, un
Boulet, un
Taxi et un
Fanfan la tulipe… Le public voudra un cinéma moins standardisé que celui que nous balance les Etats-Unis.
On voit déjà que Michel Vaillant ne marche pas aussi bien que prévu…Je ne peux pas me réjouir pour autant quand un film français connaît l’échec. Je n’ai rien contre Besson, il ne me dérange pas, mais il ne faut pas que le genre de grosses machines qu’il produit dans notre cinéma.
Vous remerciez Martin Scorsese à la fin du générique de Fureur ! Je l’avais déjà fait dans un de mes courts métrages,
Zoé la boxeuse. Je le remercie parce qu’il m’a ouvert les yeux sur le potentiel de la boxe au cinéma.
Raging Bull m’a donné envie de faire un film sur la boxe, sans le copier, ce qui n’est pas évident vu sa qualité ! J’ai essayé de montrer la violence d’un coup et la psychologie dans le combat, clandestin particulièrement. On n’est plus dans le sport, mais dans la lutte pour la vie.
Samuel Le Bihan s’est vraiment fait déboiter une épaule sur le tournage ?! Ce n’était pas volontaire, bien sûr. Je voulais des gardes du corps en qui on croit. L’un des deux l’avait été à un très haut niveau puisqu’il s’était occupé de Mitterrand et Chirac. L’autre venait d’Ouzbekistan, je crois qu’il avait fait la guerre, et c’est lui qui lui a déboîté l’épaule. Il est dangereux de travailler avec des gens comme eux qui n’ont pas d’expérience dans le cinéma, mais cela donne une véracité à l’action. Désarmer quelqu’un en moins d’une seconde, un cascadeur ne sait pas le faire. C’est aussi pour cette raison que j’ai fait appel à de vrais champions de boxe pour régler les combats. Je n’allais pas mettre Jet Li sur un ring, ce n’est pas un boxeur, c’est une danseuse !
Vous maîtrisez l’exercice du commentaire audio. Vous en êtes friand ? Je regarde un ou deux DVD par jour. J’aime les bons making of, trop rares d'ailleurs et qui ressemblent bien souvent à de la promo. Le commentaire audio me plaît quand ce n’est pas de l’autosatisfaction. J’ai voulu que le mien soit collégial, avec le chef déco, la monteuse et l’ingénieur du son. Si le chef-op n’avait pas été en tournage, il y aurait aussi participé. Il ne faut pas oublier que c’est l’œuvre d’une équipe. Plus on a un spectateur connaisseur, plus il pourra apprécier ce qu’on lui propose, et c’est aussi l’avantage des bonus dans un DVD.
Un mot sur le scénario que vous venez de terminer ? Il s’appelle
Gris Blanc, et cela se passe dans les Alpes du Sud, à plus de 1500 mètres dans la neige. Deux personnages s’y rencontrent par accident. J’adorerais que Clovis Cornillac soit l’un des deux, j’admire son talent de comédien. C’est très nouveau pour moi, car tous mes films jusqu’à présent étaient urbains, mais il y aura à nouveau des non-acteurs, comme de vrais paysans !
Dersou Ouzala, de Kurosawa, est une grande source d’inspiration.
Propos recueillis par Didier Verdurand