A l'occasion de la sortie du DVD de La Clef le 09 juillet 2008, Guillaume Nicloux sera co-rédacteur en chef de Dvdrama/Excessif la semaine prochaine.Guillaume Nicloux fonde, dès l'âge de dix-huit ans, une compagnie théâtrale baptisée "La Troupe". Il se tourne vers le cinéma en 1990, en signant un premier long-métrage passé inaperçu
Les Enfants volants, qu'il écrit et réalise avec le soutien d'Anémone. Il tourne ensuite un téléfilm pour la chaîne Arte (
La Vie crevée avec Michel Piccoli). Mais c'est avec
Faut pas rire du bonheur, réalisé en 1994, dans lequel on retrouve entre autres Laura Morante et Bernard-Pierre Donnadieu, que la critique commence à remarquer son talent singulier. Depuis, l'homme a parcouru du chemin et s'est imposé durablement dans le paysage cinématographique français. Dans cette première partie d'un long entretien avec le cinéaste, il nous livre quelques clés pour comprendre sa cinéphilie à lui...
En tant que cinéphile, quels sont vos genres de prédilection ? Freaks, de Tod Browning, a été un choc.
Zéro de Conduite, de Jean Vigo, aussi. J’ai vu
Freaks à l’âge de 12 ans.
Zéro de Conduite, aussi. C’étaient des films que je captais au cinéclub.
Le Manuscrit trouvé à Saragosse m’a également beaucoup marqué. Je me souviens d’un gros choc. Il y avait un mélange d’univers fantastique et de captation du réel. Ce qu’a fait un cinéaste comme Werner Herzog que j’admire beaucoup. Mais le cinéma, c’est pareil que la littérature : les œuvres qui marquent le plus sont usuellement celles que l’on a découvertes adolescents. Heureusement, on peut continuer à découvrir les choses. Cependant, on se forge une vision, un conditionnement filmique qui nous accompagne justement.
Bug est le dernier long métrage qui vous ait marqué au cinéma dernièrement. Pourquoi ce choix ?J’aime tout dans ce film. Ça va du premier plan au dernier. J’aime le fait d’avoir été surpris, dérangé, bluffé. C’est le choc cinématographique puissant que cela m’a procuré. Ce que j’adore avec
Bug, c’est l’idée même de ne pas aller dans des sentiers balisés et connus. J’ai été tellement malmené pendant tout le film que je n’ai pas envie de le revoir d’ailleurs. C’est un signe fort. Ce n’est pas à cause à des scènes démonstratives comme celle de l’arrachage de dents ou la crémation. Plus dans ce que ça raconte, la perdition, le principe de passion amoureuse qui du coup rejoint un sujet que l’on m’avait proposé l’année dernière,
Madame de La Fayette. De la passion amoureuse naît quelque chose de destructeur. Irréversiblement. Il y a aussi cette sensation de chaos inéluctable. C’est l’histoire d’une personne qui rentre dans la folie d’un autre par amour. C’est pourquoi
Bug, avant d’être considéré comme un film d’horreur, reste un grand film romantique. Ce ne sont pas les moments où ils se grattent qui sont les plus importants. S’ils se grattaient mal, ce serait en effet une catastrophe. Mais non ils se grattent très bien. On finit justement par croire à cette histoire improbable. Ashley Judd et Michael Shannon sont assez incroyables. Et puis, je parlais de
Freaks tout à l’heure mais c’est la même chose en fin de compte : on est dans le travail sur les apparences, la passion amoureuse.
Freaks reste un film hors norme : on est proche de la monstruosité fascinante. Du réalisme fantastique. C’était la première fois où l’on faisait un film Hollywoodien avec des non-professionnels. Browing raconte une histoire d’amour avec des gens qui ne sont pas comédiens et dont l’histoire est immédiatement apparente à l’écran. On comprend leur douleur, simplement en les filmant. Toute la dimension horrifique est contenue dans cette douleur.
Est-ce que ce film vous a donné envie d’être cinéaste ? Il y a contribué. Forcément… L’envie de devenir cinéaste est venue plus tard. Je devais avoir 14 ans. Et là ça a été des films plus démonstratifs.
L’important, c’est d’aimer, de Zulawski, m’a marqué, par exemple. Je me suis demandé comment un cinéaste que l’on ne voit pas à l’écran arrive à provoquer de telles émotions chez des comédiens. Le cinéma rend les choses visibles mais celui qui tire les ficelles ne l’est pas. Maintenant, comment arrive-t-on à produire ça ? Zulawski fait partie des artistes que j’ai cherché à rencontrer assez tôt. Il avait écrit plusieurs romans. Il habitait dans un village au sud de la Seine et Marne. J’ai été à sa rencontre, j’ai téléphoné d’une cabine en lui disant que j’étais au coin de la rue et je voulais qu’il me dédicace son livre. Je suis resté un petit moment à parler avec lui. Il me décourageait d’être réalisateur. C’était fascinant parce que j’étais encore dans l’idolâtrie. Encore sous le choc de
L’important c’est d’aimer et de
La troisième partie de la nuit. Qu’on l’aime ou non,
La femme publique reste un objet en tous points passionnant.
Zulawski a bouleversé les images publiques de Romy Schneider, Valérie Kaprisky ou encore Isabelle Adjani. Vous recherchez ça également dans votre cinéma, non ? Je ne dirais pas ça…
Le terme de contre-emploi vous dérange ? Il semble banni de votre vocabulaire ?Je ne le bannis pas. Il ne fait pas partie de ma culture. Je ne suis pas persuadé que l’on aurait pu faire jouer n’importe quoi à Jean Gabin, à Lino Ventura. Certains à qui on n’a pas forcément proposé des rôles sortant des univers dans lesquels on aimait à les ranger pour le plus grand plaisir des spectateurs. Pour ce qui est de Lhermitte ou de Balasko, Blier est passé par là dans les deux cas (
NDR. Lhermitte dans La femme de mon pote et Balasko dans Trop belle pour toi).
Dans
La Clef, il n’y avait pas une volonté de perdre le spectateur ou de brouiller les pistes. Il fallait qu’il soit toujours motivé pour regarder ce qui allait suivre au détour du plan suivant. Le perdre totalement, il n’y a rien de plus facile. Il n’y a pas nécessairement une cohérence dans
La Clef mais à aucun moment, je ne romps le lien. Que l’on fasse du cinéma ou que l’on écrive un roman, il faut toujours garder le spectateur avec soi. On peut éventuellement le perdre mais il faut toujours laisser sous-entendre que la fin justifie les moyens. La résolution ainsi n’aura pas été vaine. Je ne veux pas que la frustration soit plus importante que le plaisir. Il faut qu’il y ait de la jouissance dans la douleur, même si on est à un moment donné malmené. Ce qui peut se passer parfois dans le film d’horreur. Même dans l’horreur romantique, comme dans
Bug. Ce n’est pas une partie de plaisir. Prenez l’exemple de
Bug : les amateurs de film d’horreur risquent d’être déçus et les adeptes des films d’amour, idem. Parce que le film se situe ailleurs et explore des zones qui ne sont pas balisées ou n’obéissent pas à une rationalité évidente. Il n’y a pas de psychologie. Les gens se comportent de cette façon parce qu’ils obéissent à un moteur qui, pour nous, est un moteur de folie. La frontière pour basculer dans la folie est très fine. Il y a certainement plus de gens fous dans la rue que dans les asiles. Dans
Bug, la folie obéit par rapport aux actes, pas nécessairement à ce que l’on a dans la tête.
Simplement, qu’est-ce qui vous a poussé à aller le voir ? Friedkin ! (
Spontanément). Je suis fan de ce réalisateur depuis le choc de
L'exorciste. Il n’y a que deux films de lui que je n’ai pas vus. Friedkin possède une filmographie très intéressante. Je ne suis pas spécialement attiré par le côté manipulatoire, juste l’existence même des films. Qu’il fasse deux fins différentes à
Rampage (
Le sang du châtiment) ne me pose pas de problème. On se fout de savoir comment Pialat se comportait sur un plateau. On veut voir ce que ça va donner sur grand écran, la manière dont il va capter des sentiments ou raconter une histoire. Le cinéma, c’est avant tout des images. J’aime aussi d’autres cinéastes de genres totalement différents comme Tobe Hooper ou Peter Weir.
Propos recueillis par Romain Le Vern