Au programme, deux films asiatiques présentés au dernier festival de Sitges :
Hansel et Gretel, du réalisateur Yim Pil-Sung, qui propose une déclinaison ludique du conte de fées allemand des frères Grimm en inversant les rôles (les enfants ne sont pas ceux qu’on pense) ; et
Ghost versus Alien 03, de Takashi Shimizu & Keisuke Toyoshima, où le réalisateur de
The Grudge confirme, à l’abri des studios Hollywoodiens, qu’il a le sens de l’humour.
Commençons par
Hansel et Gretel, de Yim Pil-Sung qui a été accueilli au festival de Sitges dans une atmosphère assez glaciale. Le reproche que l’on peut effectivement lui faire, ce serait d’être trop long pour son propre bien (la deuxième partie est d’ailleurs moins convaincante que la première). Les premières images posent pourtant des bases intrigantes : un jeune homme (Chun Jung-Myung) part rendre visite à sa grand-mère très malade. Pour cela, il doit traverser des bois. Déconcentré, le bon fils fonce contre un arbre et perd connaissance. Quelques heures plus tard, il se réveille perdu dans la forêt et y rencontre une mystérieuse jeune fille, vêtue comme le petit chaperon rouge, qui l’entraîne dans sa maison irréelle paumée en pleine nature. Une maison digne des contes de fées, couverte de fleurs, de bonbons, de pâtisseries écœurantes et de dentelles désuètes. Mais très vite le bonheur artificiel s’écaille et les enfants (et peut-être leurs parents) révèlent leurs vraies intentions.
Déjà responsable d’un beau
Antartic Journal qui racontait l’épopée d’explorateurs confrontés à des morts mystérieuses au pôle nord, le réalisateur Yim Pil-Sung, essentiellement connu pour ses courts-métrages, a réalisé un conte pour adultes plus pervers qu’il n’y paraît mais qui aurait sans doute gagné à jouer plus longtemps la carte du mystère. En révélant la vérité à travers des flash-back démonstratifs (sans doute de peur de paraître trop indigeste),
Hansel et Gretel démarre dans la fable anxiogène avant de basculer dans le fantastique et de rompre avec l’étrangeté qui se dégageait jusque là de ce pot-pourri bourratif. On perçoit bien la volonté de rendre toute la perversité au conte, surtout avec la présence d’une marâtre en plein milieu du récit, et parfois de donner des perspectives vertigineuses (le grenier qui n’a pas de début ni de fin). Mais le film repose in fine sur une métaphore sur la perte de l’innocence, sur la manière dont les adultes exploitent les enfants sans respecter leur épanouissement. Il mise moins sur l’intelligence du spectateur (sa capacité à imaginer plus qu’à voir) que sur les émotions. En premier lieu, sa propension à s’émerveiller (le jeu maniaque sur les couleurs kitsch).
Et continuons avec Takashi Shimizu, cinéaste attachant. Attachant car malin. Ironiquement, il continue d’entretenir l’illusion aux Etats-Unis en répétant le même schéma horrifique de film en film (voir le phénomène
Ju On/ The Grudge, dont il va réaliser le troisième volet). L’important, c’est qu’il soit en quête de nouvelles formes pour filmer l’indicible peur. Non content d’avoir trompé tout le monde en refaisant le même film aux Etats-Unis sans que personne ne s’en rende compte, la tête brûlée japonaise profite de ses périodes creuses pour expérimenter comme un fou furieux. Entre deux
Ju On/ The Grudge, on lui doit deux objets étranges et malsains :
Marebito, sis quelque part entre L’enfant sauvage et
Guinea Pig (avec Shinya Tsukamoto, dans le rôle d’un vidéaste halluciné) ou encore
Réincarnation, expérimentation à mi-chemin entre le pastiche ironique et l’objet expérimental.
Dans ces deux derniers films, le cinéaste se frayait un tortueux chemin entre ce qui relevait du rêve ou du cauchemar, de la menace ou du bluff, entre les madeleines Proustiennes du film-somme (beaucoup d’autocitations) et les expérimentations peau neuve du précipité en DV (quelques effets inédits). On avait l’impression de regarder des cauchemars perdus dans leurs propres boucles oniriques, rejouant les mêmes scènes de points de vue différents avec des personnages identiques, doubles ou autres. De film en film, on retrouve le même symptôme malade. Avec
Ghost versus Alien, fragmenté en deux segments de longueurs égales coréalisés par Keisuke Toyoshima, mieux vaut être prévenus: pas le moindre iota de distanciation théorique. Il s’illustre dans une petite production horrifique, aux antipodes de ce que l’on connaissait de lui, qui ressemble à un assez long et assez drôle sketch des Inconnus. Mélange de fidèles du cinéaste et de nouveaux venus, les acteurs incarnent des personnages improbables qui portent des costumes trop grands pour eux et passent un très bon moment (nous avec eux). Incidemment, on découvre une facette inédite de Takashi Shimizu que l’on ne connaissait pas sous cet angle. Pour donner une idée du décalage au profane, ça fait un peu comme si vous voyiez un ami très introverti qui sous l’effet de l’alcool se déchaîne intégralement nu sur la piste de danse d’une discothèque.
Romain Le Vern