Avoir en face de soi Omar Sharif est une expérience assez impressionnante : l'homme qui participa à certains des plus grands chef d'œuvre du cinéma (au hasard, Lawrence d'Arabie) se montre d'un charisme qui malgré son âge avancé n'a pas faibli, bien au contraire. Hidalgo son dernier film, vient de sortir en DVD : retour sur son expérience et sa carrière...
Qu'est-ce qui vous a convaincu de jouer dans Hidalgo ? Le scénario. Malgré que je n'ai pas un très grand rôle finalement dans ce film, je privilégie toujours l'ensemble du scénario, son histoire, et l'ensemble des personnages. Beaucoup de jeunes comédiens font l’erreur lorsqu’ils reçoivent un scénario de ne s’intéresser qu'à la partie qui les concerne, c’est à dire leur personnage, sans se soucier du reste. Il est important selon moi de choisir un rôle en fonction du film et non pas l'inverse. Hidalgo m'a séduit par son histoire, puis seulement mon personnage. Le rapport avec les chevaux y a été pour beaucoup de choses également, ainsi que certains concepts comme celui du plan final et des chevaux cavalant libres dans la nature.
Vous n'aviez pas tourné à Hollywood depuis des années. Qu'est-ce qui a changé selon vous ? Les méthodes de travail principalement. Avant nous avions du temps, maintenant nous n'en avons plus. Sur Lawrence d'Arabie à l'époque je me souviens que David Lean nous faisait passer des journées entières sans filmer mais à discuter des scènes, sous la tante, à boire le thé. Le lendemain seulement nous tournions, parfois d'énormes scènes en sachant exactement ce que nous devions faire, et dans un temps record.
Aujourd'hui, on ne peut malheureusement plus se permettre de telles méthodes. Vous êtes sur un plateau entouré de mille personnes et tout va très vite sans vous donner le temps de réfléchir. Vous n'avez même plus le pouvoir de participer très activement au tournage, de faire des suggestions ou des remarques : des centaines de gens verraient leur travail chamboulé à cause de cela. Certaines grandes stars le font certainement. Moi, je n'ose pas.
Vos rapports avec les réalisateurs ont-ils changés ? Malheureusement oui : avec l'âge, les metteurs en scène veulent me respecter et n'osent plus me diriger. Avant chaque tournage je vais donc les voir, et exige qu'ils me corrigent sans cesse et me considère comme un acteur comme les autres. Je veux être dirigé, je veux que l’on me pousse, je veux donner le meilleur de moi-même, et ce n'est pas avec ce genre d'attitude qu'ils y arriveront. Je suis satisfait quand je sens réellement qu'un réalisateur est content de moi. Pas lorsqu'il se contente d'être poli.
Omar Sharif et Viggo Mortensen dans HIDALGO Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Viggo Mortensen ? Je ne le connais pas très bien, nous nous sommes contentés de faire nos scènes ensemble sans vraiment sympathiser, ce dont nous n'avons pas le temps en fait. Il a l’air d’un garçon doué et sympathique, même si je ne comprends pas toujours ce qu’il dit.
Parce qu’il s’exprime mal ? Plutôt parce que je ne comprends pas parfaitement l’anglais et qu'il a un accent prononcé. Je suis un étranger partout, et il m’est même arrivé de me faire doubler par d'autres en Français dans les films que j’ai tournés aux Etats-Unis, notamment lorsque je parle arabe dans
Hidalgo. Les américains eux sont plus respectueux : ils sont réticents aux doublages.
John Mc Tiernan, avec qui vous avez tourné dans le Treizième guerrier, avait trouvé une astuce pour gommer cette barrière des langues. Le personnage interprété par Antonio Banderas comprenait au fur et à mesure ce que lui disaient les hommes venus du nord, puisque ces derniers s’exprimaient peu à peu en anglais dans le texte. Tout à fait. Je me souviens qu’au moment de tourner une scène du film, j’ai interrogé John : "mais quelle langue parlent ces hommes venus du nord ?". Il m’a répondu avec nonchalance : "je ne sais pas, tu n’as qu’à essayer le grec !". Je l’ai pris au mot. Je peux vous dire que je me suis fait traduire mes lignes de dialogue en grec, que je les ai apprises par cœur, et que j’ai eu bien du mal à jouer dans cette langue. Mais je l’ai fait (rires) !
Omar Sharif dans HIDALGO Votre regard sur le cinéma d’aujourd’hui est il différent ? Quels films appréciez-vous aujourd’hui ? Je n’aime pas le monde tel qu’il a évolué : il est plus dur, plus violent, plus intransigeant. Et comme le cinéma en est le miroir, il ne m'intéresse plus. Qui va au cinéma aujourd’hui ? Les jeunes. Quels sont les films qui marchent ? Ceux qui sont faits pour les jeunes. Le cinéma est clairement calibré pour un public de jeunes.
Je préfère finalement faire comme mon fils et regarder les films chez moi. Si j’allais dans une salle, il faudrait d’abord que je trouve une place où me garer, ensuite que je me paye un ticket, ... Et comme souvent pour les gens de mon âge, je serais obligé de me rendre plusieurs fois aux toilettes durant la projection, en gênant constamment mes voisins (rires).
Ce n’est pas possible. Pour moi, le cinéma tel que nous le connaissons est voué à disparaître. Le DVD nous procure un tel confort, il atteint un tel niveau de précision et offre une telle qualité qu’on est aussi bien chez soi. Je peux interrompre la projection quand je le souhaite et reprendre le film là où je l’avais arrêté, quand ma femme a enfin couché les petits. C’est idéal. Dans le futur, les salles de cinéma sont vouées à disparaître selon moi.
Dans votre carrière, il y a t il un rôle que vous gardez plus en mémoire que d'autres ? J’ai tourné énormément de films avec d’immenses réalisateurs, et tous n’ont pas bien marché. Pendant un moment, j’ai même eu une très longue traversée du désert, avec de grands acteurs à mes cotés. Je me souviens d'un de mes films préfères, tourné avec Gregory Peck :
L’Or de Mackenna. Je devais foncer à toute berzingue sur mon cheval à travers le désert. J’ai alors demandé à la maquilleuse de me salir le visage et de me mettre de la poussière et de la sueur un peu partout, pour que je sois crédible. Lorsque je me suis présenté sur le plateau, Gregory m’a regarde d’un drôle d’air en voyant mon visage ainsi grimé : "Mais tu es fou !". Interloqué, je lui ai répondu que dans le scénario, je venais de faire une chevauchée incroyable. Il m’a rétorqué "seuls les second rôles ont le droit d’être essoufflés, de transpirer et de se salir. Jamais les stars d’un film (rires) ! Vous savez, quand je regarde un de mes films, je suis très critique. Parfois je me demande : "Mais enfin, pourquoi est-ce que tu ne dis rien dans cette scène, tu es nul !". Puis, parfois, même dans de mauvais films, il y a ces cinq petites secondes d’intensité où vous vous dites que vous êtes pas mal.
Viggo Mortensen dans HIDALGO Quels sont vos projets ?Je vais partir en tournage pour
Gylgamesh de Roger Christian (Battlefield Earth, ndlr), qui marquera mes retrouvailles avec Peter O’Toole !