Par - publié le 23 octobre 2008 à 09h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 18h52 - 0 commentaire(s)
Bagdad. Récit d’un lieutenant à la tête de la meilleure unité de déminage de l'armée américaine. Sa mission consiste à désamorcer des bombes dans des quartiers civils ou des théâtres de guerre. Ceux qui y participent le font au péril de leur vie, la situation locale étant encore tendue. Avec Hurt Locker, présenté en compétition à la dernière Mostra de Venise, Kathryn Bigelow signe son grand retour derrière une caméra, six ans après K19 : the widowmaker en revenant sur les restes de guerre en Irak. C’est un motif de réjouissance suffisant pour s’y intéresser de plus près. La grande force de son nouveau film, c’est de bousculer les consciences. On n’attendait pas moins de la part de la réalisatrice de Aux Frontières de l'aube.



Le cinéma américain, toujours aussi fécond dans ses marges audacieuses, n’en finit pas d’étonner avec ses fictions pertinentes, insolentes et poétiques qui bousculent les doxas de Hollywood et témoignent d’une vigueur corrosive. Les meilleurs réalisateurs US d'aujourd'hui renouent avec une veine féconde de la production locale, celle où excellèrent par le passé les Sidney Lumet, John Frankenheimer ou Sydney Pollack, auteurs de films où les lois du spectacle n'étaient nullement incompatibles avec l'exercice critique. Avec Hurt Locker, la trop rare Kathryn Bigelow revient avec un contenu abrasif sur fond de guerre en Irak. Son handicap, c’est d’arriver après quelques cinéastes aguerris (Brian de Palma avec Redacted, Paul Haggis avec Dans la vallée d'Elah ou prochainement Ridley Scott avec Mensonges d'Etat) qui ont déjà exploré ce sujet brûlant avec plus ou moins de pertinence. D’un film à l’autre, il est pourtant intéressant de constater que les traitements diffèrent. Là où De Palma faisait un remake d’Outrages à la sauce YouTube pour traduire l’immédiateté et voir ce qui se trame au-delà des images informatives, Haggis montrait comment la guerre métamorphose des gens ordinaires en monstres féroces.




Le récit fictionnel de Hurt Locker s’inspire de celui du journaliste Mark Boal (également scénariste du film) qui a suivi une unité d'élite de démineurs volontaires de l'armée Américaine en Irak : "Je me suis passionnée pour le sujet lorsque Mark est revenu d’Irak et m’a racontée ses histoires, avant même d’avoir écrit dessus. Cela dépassait en horreur tout ce que je pouvais imaginer sur le sujet et je pensais que raconter ça au cinéma serait pertinent". En exergue de son nouveau long métrage, elle précise : "La guerre est une drogue", une phrase sentencieuse qui doit résonner pendant tout le film. On suit un démineur, joué par Jeremy Renner, inconnu au bataillon, GI fonceur et paumé dans un quotidien délétère : "La force du film repose essentiellement sur les capacités de survie du personnage principal. Et il était indispensable qu’il soit joué par un acteur dont le public ne connaisse pas le visage. Si j’avais choisi un acteur connu, le suspense serait éventé dès le départ." A travers lui, elle s’attache à une petite unité d’hommes aux caractères diamétralement opposés, chargée de désamorcer les bombes, les pièges et autres kamikazes fomentés à Bagdad.



La narration est fragmentée en différents épisodes parcourus par la même intensité haletante pendant plus de deux heures (chaque scène qui suit est potentiellement pire que celle qui l’a précédée) et pimentée par des parti-pris formels (zooms, décadrages, plans flous ou à géométrie variable) traduisant l’urgence des situations autant qu’une certaine maîtrise de l’espace. Ce que beaucoup ont retenu de Hurt Locker, au-delà des controverses, c’est la tension qui astreint progressivement le spectateur, générée puis amplifiée par les déminages récurrents des bombes. Certains au dernier festival de Venise, où le film fut présenté en compétition officielle, se sont légèrement offusqués du fait que Kathryn Bigelow prenait le parti de ne s’attacher qu’au point de vue américain des événements, n’offrant pas de contrepoint en se montrant trop manichéenne dans la représentation de la population Irakienne, et ce en dépit de séquences édifiantes (par exemple, le refus d’un jeune sergent en total dénuement idéologique pour son pays de faire sauter un enfant irakien en sang). En même temps, c’est le risque d’un sujet intense et Bigelow le savait dès le départ. Il faut prendre cet écueil pour un gage de qualité : la cinéaste n’a pas eu envie de traiter son sujet à la légère mais de manière viscérale et instinctive, en travaillant la subjectivité et ce sentiment de peur panique pour représenter le quotidien d’un soldat peu à peu contaminé par son environnement, sans le trahir. Entre les tanks et les bombes, Hurt Locker veut faire mordre la poussière. Le choc est prévu dans les salles françaises en mai 2009 (ce qui est loin). Il va falloir s’armer de patience.




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