Tout aussi rebelle que romantique, le jeune Momo de
La vie est un long fleuve tranquille a su mener avec intelligence sa carrière. Réfléchi, profond, il sait choisir posément ses rôles, évoluer aux côtés de cinéastes qui réussissent de plus en plus à saisir toutes les nuances de sa personnalité. Frédéric Schoendoerffer lui permet ici d’exploiter une nouvelle facette de son talent, de jouer avec finesse sur l’intéressante ambiguïté qui le définit.
Cette aventure s’est immédiatement imposée comme une évidence pour vous ?Je voulais depuis longtemps aborder un nouveau film mettant en scène des voyous, je n’en avais pas eu l’occasion depuis
Les voleurs d’André Téchiné. Je m’étais en fait interdit d’en accepter en pensant qu’il me fallait attendre de mûrir pour accéder à un certain type de rôle. J’avais beaucoup aimé le travail de Frédéric sur
Scènes de crime, je l’avais alors sollicité et il m’avait proposé le scénario d’
Agents secrets en me parlant d’un triptyque sur les flics, les voyous et les agents secrets, et j’ai refusé car il y avait certains points qui ne me convenaient pas. Je n’espérais pas pouvoir travailler du coup avec lui aussi rapidement et j’ai été surpris, ravi qu’il me sollicite pour ce projet. J’apprécie son parti pris esthétique, son approche très réaliste et très documentée du sujet. C’est une peinture assez juste du milieu, sans complaisance. Je pouvais imaginer presque dès la lecture le résultat final.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans la personnalité de ce voyou ?C’est un personnage très séduisant pour un comédien, très ludique à jouer, qui nous replonge dans notre enfance. C’est tout à fait le type de personnage que j’admirais, auquel je m’identifiais dans les films, qui me faisait fantasmer. C’est celui dont je me sentais le plus proche.
C’est un rôle qui, au-delà du jeu, est pourtant effrayant, de par sa fausseté, sa trahison, c’est le personnage, finalement, le plus méprisant, le plus noir de toute cette bande ?C’est vrai, mais ce n’est pas effrayant dans le sens où, si l’on se pose sur sa mentalité, il affiche une certaine logique dans son comportement. Il faut essayer de comprendre son cheminement, sa propre réflexion sur l’existence, qui il est, et ce qu’il fait. C’est quelqu’un qui reste toujours très froid par rapport à ses actes, il n’y a aucune passion, c’est un travail et il bannit tous les sentiments, toutes les émotions. Pour lui, ce n’est pas un milieu dans lequel on peut se faire des amis, il ne veut pas s’attacher et reste très lucide par rapport à ça. La seule relation qu’il s’autorise c’est celle avec Jean-Guy. Ils sont très différents l’un de l’autre d’ailleurs. Il est prudent, s’arrange pour que son travail soit parfait, tuer les gens est juste un moyen pour lui de gagner de l’argent et il le fait sans aucun plaisir. Il a certainement eu une enfance assez misérable et c’est une façon d’exister, de devenir quelqu’un. Il me semble que son côté précieux, son désir de posséder des belles choses, d’être bien habillé notamment, vient de tous les manques, de toutes les envies qu’il a nourries lorsqu’il était plus jeune. Il n’a trouvé qu’une seule façon de s’en sortir, exécuter des meurtres pour les autres et il le fait bien, consciencieusement. Si on s’en tient à son raisonnement, il n’y a rien d’horrible dans l’avancement de son parcours, sa façon de fonctionner est extrêmement juste. Pour lui, trahir des ordures n’est pas un problème en soi. Franck c’est un personnage séduisant dans le sens où on a malgré tout envie de lui ressembler. J’admire sa façon d’appréhender son travail, il est consciencieux, précis, discret, méthodologique et il pourrait être très bon dans d’autres domaines. C’est exactement le type de voyou auquel je me référais adolescent.
La morale qui s’échappe de ce film, dépasse le simple contexte du monde des truands, peut s’appliquer de façon plus large à une société bercée par une réelle forme de violence, par l’égoïsme, la cupidité…Complètement, le film, tout comme
Le parrain, est une parabole du monde dans lequel nous vivons.
Truands est effectivement le reflet de la société, pour moi Corti c’est l’Etat, son comportement, sa façon de prendre des commissions, son indifférence, c’est très similaire à la politique actuelle. C’est une vision très juste de ce que l’on crée et vous avez entièrement raison ce film est un prétexte. La vie est une tragédie et les mêmes choses se répètent trop souvent, la trahison, les prises de pouvoir, la possession. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est le besoin de reconnaissance et c’est très clair chez les voyous qui ont besoin de s’affirmer. La vision de Frédéric est brutale, mais authentique. Ceux qui lui reprocheront cette agressivité en la taxant de gratuite, ce sont ceux qui ne regardent pas assez autour d’eux, il faut parfois savoir ouvrir les yeux. La réalité dépasse nettement la fiction, mais nous avons parfois du mal à le croire. Il suffit pourtant de se pencher sur certains faits divers, d’ouvrir
Le Parisien pour en avoir conscience, tous les jours des meurtres sont commis, souvent par des adolescents, et on nous cache beaucoup de choses.
Vous êtes particulièrement méticuleux dans votre approche, vous cherchez vraiment à vous fondre dans un personnage en vous posant sur les moindres détails qui peuvent souligner sa personnalité, comment avez-vous abordé le rôle de Franck ?Le parcours logique pour un acteur, du moins pour moi, est de s’arrêter sur le parcours du personnage, d’imaginer sa vie, la connaissance qu’il peut avoir de l’humanité, d’essayer de percevoir ses expériences passées. Ce sont les détails, il me semble, qui rendent les choses crédibles, qui apportent une âme au personnage, de petits détails, une façon de se tenir, de bouger, une façon de rire, de parler. J’ai suivi le scénario car tout était très bien écrit, ensuite il a fallu habiller ce personnage que j’attendais depuis des années.
Vous avez besoin de vous concentrer, de préparer seul certaines scènes ? Certains rôles exigent effectivement une préparation très précise, après il faut laisser la place à l’instinct, on puise dans son propre parcours, dans la connaissance que nous pouvons avoir nous-même des autres. Il faut observer, s’inspirer, regarder ce qui se passe autour de ça. Il faut, en revanche, éviter les références cinématographiques, ne pas reproduire ce qu’on a déjà vu dans d’autres films.
Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui en vous du personnage de Franck, est-ce qu’il a représenté une sorte de pallier pour vous ?Avec ce film, j’ai l’impression d’être passé du jeune homme à l’homme. J’ai toujours pensé en abordant ce métier qu’il fallait être patient, ce n’est pas forcément à vingt ans en effet que l’on trouve ses plus beaux rôles, c’est souvent plus tard. Un homme s’épanouit plus devant la caméra vers 40 ans. Il faut savoir attendre, acquérir une certaine force pour accepter certains rôles, c’est la raison pour laquelle j’ai refusé Mesrine, je me trouvais trop jeune, ce n’était pas crédible.
Truands correspond à une époque, mon physique évolue et j’évolue avec.
Vos envies aujourd’hui ?Mes choix sont aussi souvent en fonction des précédents films, j’aime bien changer d’univers, passer d’un film d’auteur à un film plus grand public, évoluer dans des registres très différents.
Propos recueillis par Sophie Wittmer