Avec
Isolation, grand prix du dernier festival de Gérardmer, Billy O’Brien signe un film fantastique original et efficace qui relève jusqu’au bout son pari a priori précaire : filer les jetons avec des vaches mutantes.
Prometteur et audacieux.
Excessif : Pouvez-vous me parler de la scène d’ouverture du film…Billy O’Brien : … qui est très dérangeante, oui (
rires). C’était volontaire de ma part dans le sens où j’avais envie de faire un pied de nez aux films d’horreur actuels où il faut obligatoirement un montage surdécoupé et de l’action pour que le spectateur soit immédiatement captivé. Ce n’est pas ma conception de la peur au cinéma. J’ai désiré marquer l’effet en revenant davantage aux films d’horreur à l’ancienne qui jouent sur la gradation, l’étouffement géométrique. Comme si les personnages étaient encerclés par une menace invisible. Tout est suggéré et en apparence il ne se passe rien. C’est pourquoi, au début, le rythme est très languissant mais cela renforce l’efficacité du film parce que ça alimente la tension et on craint pour ce qu’il risque de se passer par la suite. Pour revenir à l’idée du fameux plan avec la vache, il est fait pour marquer l’esprit et que pendant tout le film, on ait cette image gravée dans la tête. Visiblement, ça fonctionne.
Est-que comme Hideo Nakata vous faîtes des films fantastiques alors que vous n’êtes pas fan du genre ou alors vous revendiquez des influences précises ?Non, le fantastique est un genre que j’affectionne particulièrement parce qu’il fait partie de ma culture. En revanche, je n’avais pas envie de faire trop de citations à d’autres films parce que je trouve que ce système a ses limites. Adolescent, j’ai vu plein de thrillers horrifiques des années 70 qui ont une âme, avec des personnages fouillés pour lesquels on souffre. Avec
Isolation, j’avais envie d’insister sur des sensations très humaines. Mais également jouer avec le suspense graduelle comme dans
Alien, le septième passager, de Ridley Scott. Ce qui m’intéressait dans le fait de montrer un groupe aux prises d'une menace, c’était de faire en sorte que le spectateur ne devine pas la prochaine victime. Mon pari de scénariste était là d’autant qu’il n’y a que cinq personnages qui comptent dans le film. On a tous vu un nombre incalculable de fictions dans lesquelles on savait d’emblée que tel ou tel personnage allait mourir en premier, en second etc. J’avais envie de secouer les règles. La seule partie linéaire du film, ce sont les 20 dernières minutes puisqu’il ne reste plus que deux personnages avec la créature. Là, on retombe dans le plaisir immédiat et on est moins dans l’installation d’une atmosphère. Quand on évoque
Isolation, on me cite souvent
The Thing comme référence et je revendique, bien sûr. Par contre, je ne suis pas un fan absolu du travail de Carpenter. Peut-être parce que j’aimais ce qu’il faisait à ses débuts et moins ce qu’il fait maintenant.

Auparavant, j’ai eu l’opportunité de faire des courts-métrages qui reposaient un peu sur le même registre mais ils étaient fauchés. Un soir, j’étais seul dans mon appart à Londres et l’idée du film m’a soudainement traversé l’esprit. A tel point que je n’ai pas dormi la nuit. Je trouvais le filon assez cauchemardesque. A deux heures du matin, j’écrivais un premier jet du script. Par la suite, j’ai pris quelques semaines de vacances pour peaufiner tout ça. Lorsque j’ai présenté mon projet, les gens n’avaient jamais vu ça. Le film est identique à la vision que j’en avais.
Que pensez-vous de la combinaison de l’horreur et de l’humour ?
Prenez l’exemple de Peter Jackson et vous avez la solution. C’est un véritable modèle de réussite. Il parvient à injecter de l’humour dans chacun de ses films même lorsque ses sujets sont tragiques ou alors ne s’y prêtent pas. J’ai découvert Bad Taste quand j’étais en école d’arts. Généralement, quand les gens font des films gores, ils essayent de réduire l’humour alors qu’ils se dégagent nécessairement de ces films un humour latent. Dans Bad Taste, c’est totalement décomplexé, incroyablement gore et terriblement drôle. Sur Braindead, je me souviens qu’il avait un budget plus élevé. D’ailleurs, quand je revois le film, je me demande à chaque fois le budget qu’il devait avoir. Etonnamment, je ne suis pas surpris de son parcours parce que ce mec avait trop de talent pour ne pas être remarqué. Cela ne m’a pas étonné de le voir faire Créatures Célestes qui est un film formidable mais qui dans d’autres mains aurait pu être moins enthousiasmant. Je ne suis pas fan de King Kong que je trouve fascinant pour le monstre et l’actrice qui est excellente, moins pour l’histoire en elle-même ; en revanche, ado, j’ai été un grand fan du Seigneur des anneaux donc il a quelque part réalisé mon rêve. Mais son cas est aussi inquiétant : je me demande bien quel autre film il va nous sortir par la suite.
Comment avez-vous conçu la créature ?
J’ai fait un story-board où j’ai commencé à étudier la bête sous tous ses aspects les plus dégoûtants. Et je me suis renseigné auprès de gens qui s’occupent d’animatronique et du maniement de marionnettes. Je souhaitais que la créature ait un côté volontairement obsolète parce que je désirais conserver un côté "oldschool". Je n’ai pas pu faire autrement de toute façon puisque le film a un petit budget. CGI offre la possibilité de fabriquer des monstres mais tout dépend du budget. Et quand c’est un petit budget, en général, le résultat est assez dommageable. Mais moins on voit la créature, mieux ça marche de toute façon. C’est une règle que tout ceux qui veulent oeuvrer dans l’angoisse ont appris des Dents de la mer.
Qu’est-ce que vous aimeriez que le spectateur conserve de votre film ?
En regardant les visages des spectateurs à la sortie du film, ils avaient l’air heureux et semblaient pris par le film. J’ai eu des réactions amusantes de gens qui m’ont demandés comment j’avais inventé la machine pour que la vache mette bas alors que cette machine appartient à mon père qui est fermier.
Sur Isolation, qu'est-ce qui a été le plus dur ?
Tout. Techniquement, il y avait des effets peu évidents à produire comme lorsque le personnage tire sur la vache et que la vache tombe par terre. Comment filmer une fausse mort ? On s’est demandé si on n’allait pas avoir recours à une vache robotisée mais on s’est résigné en se disant que la salle serait pliée en quatre au lieu d’avoir peur (rires). C’est comme lorsque j’assiste parfois aux projections du film et que, pendant les 20 premières minutes, il n’y a pas un bruit dans la salle. A chaque fois, je me demande si les spectateurs s’ennuient mais il m’arrive d’entendre des cris ou de voir les gens sursauter devant moi ; ce qui me donne à penser que le spectateur n’est pas à l’aise. Et de voir les gens qui flippent devant le film me rassure. C’est un plaisir pervers dont je me satisfais grassement.
Propos recueillis par Romain Le Vern (à Gérardmer)