Par Alex Masson - publié le 01 avril 2008 à 06h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h57 - 0 commentaire(s)
La nouvelle création des studios Blue Sky s’appelle Horton, histoire d’un éléphant qui se met en tête de préserver un monde minuscule. L’occasion idéale de faire le point sur le cinéma d’animation, avec Chris Wedge, patron d’une société devenue depuis L’âge de glace, un des poids lourds du cinéma d’animation.


Jusque là tous les films des films Blue Sky (L’âge de glace, Robots…) partaient de scénarios et de personnages originaux. Horton est adapté d’un classique du Dr Seuss (NDR : auteur culte d’albums pour enfants aux USA, créateur du Grinch ou du Chat chapeauté) une histoire pré-existante ?
Horton est un livre que tous les enfants anglo-saxons de ma génération connaissent. On a grandi avec cette histoire. Non seulement il y a quelque chose d’universel dans ses thèmes, mais je trouve qu’il nourrissait un énorme potentiel pour un film d’animation. L’univers graphique de Dr Seuss a longtemps été un challenge pour les réalisateurs de dessin animé. Pouvoir restituer à la fois son aspect délirant mais aussi la simplicité de ce qu’il exprime. Il y a eu une poignée de tentatives avec les cartoons de Warner Bros dans les années 50, ces mini-adaptations du Grinch mais elles restaient limitées par leur support : la télé américaine de l’époque. La vraie difficulté dans la conception d’un dessin animé aujourd’hui n’est plus sa forme, mais son fond : comment trouver une bonne histoire à raconter, avec des personnages qui fonctionnent. Horton, qui est un livre court possède une base remarquable pour ça. Là où nous nous sommes vraiment creusés la cervelle, c’est pour pouvoir l’extrapoler pour avoir la matière pour un long métrage qui reste respectueux de l’œuvre de Seuss.

Le fait qu’Horton (et à fortiori les autres albums de Dr Seuss) reflète des thèmes récurrents dans tous les films Blue Sky - un monde en péril, la formation d’une communauté, la communication entre différentes espèces…- a forcement aidé…
C’est vrai que ces sujets sont abordés dans tous nos films, mais on n’a jamais cherché à les connecter les uns aux autres. Je crois que ces traits communs n’empêchent pas L’âge de glace ou Robots d’être des films aux identités propres. Mais il est vrai que j’ai comme une vision d’ensemble sur nos productions, je les vois un peu comme des enfants qu’on éduque au fur et à mesure mais en prenant en compte leurs personnalités. J’ai moi-même deux enfants. Quand ma première fille a commencé à parler, je me suis rendu compte qu’elle essayait de prendre modèle sur ses parents. Depuis je fais tout pour lui inculquer qu’elle doit avant tout être elle-même. Du coup j’ai cru savoir comment m’y prendre avec mon second enfant. A tort : ils sont de la même origine mais se comportent d’une manière totalement différente. Avec les films c’est la même chose : l’inspiration peut être la même, mais ils finissent par évoquer des choses différentes. Ne serait-ce parce que de nombreuses personnes, doubleurs, animateurs, techniciens, travaillent dessus et finissent par les imprégner de leurs propres sentiments. C’est un processus basique qu’il faut laisser à l’œuvre.


Cette imprégnation vient de plus dans les dessins animés des acteurs prêtant leurs voix aux personnages…
On peut reprocher au cinéma d’animation actuel d’utiliser les stars comme du marketing, mais d’un autre côté, vedette ou pas, les acteurs qu’on utilise pour les doublages ne sont jamais pris sans raison. Il est évident que sur Horton, Jim Carrey et sa forte personnalité ont influé peu à peu sur l’animation de cet éléphant. Mais au moins autant que celle de Steve Carell sur celle du Maire. Quand on est en pleine conception d’un dessin animé, il est impossible de penser à l’avance où il va aller, de quoi on va le faire parler. Simplement parce que ce ne serait pas juste envers une sorte d’évolution naturelle et inconsciente.


A ce sujet, Horton amène des variations sur les thèmes récurrents dont on parlait : contrairement aux personnages de L’âge de glace ou de Robots, il est encore plus compliqué pour ceux d’Horton de communiquer parce que les habitants miniatures de Whoville et cet éléphant n’entrent pas en contact visuel.
La communication est un sujet encore plus important dans ce film que dans nos précédents parce qu’Horton et le Maire de Whoville ne sont effectivement pas à la même échelle et ne peuvent avoir d’échanges frontaux. Chacun entend la voix de quelqu’un qu’il ne voit pas tout en sachant qu’ils vont devoir se faire confiance pour aller au bout de leur mission. Ce concept nous est apparu passionnant pour aller plus en profondeur sur ce thème.


Il permet aussi de développer une autre idée résidant dans les productions Blue Sky, celle de personnes qui doivent admettre que la réalité des choses est plus complexe que ce qu’ils pensaient…
Cet élément est plus conscient que les autres parce que c’est une chose à laquelle nous sommes tous confrontés : la vie ne prend de sens que lorsque l’on est capable d’avoir un point de vue global. C’est probablement ce qui m’a amené à une vocation artistique : la littérature, la peinture, le cinéma ont cette puissante capacité à montrer la diversité des choses, que tout a plusieurs facettes. L’art permet de les explorer. Je reste convaincu qu’à la base de n’importe quel film ou livre, qu’il soit bon ou mauvais, il y a une racine commune, cette envie de rendre plausible, crédible son histoire. L’important n’est sans doute pas la réalité qui entoure un personnage mais ce qui lui paraît fondamental, ce en quoi il croit. De la même manière il faut troubler le spectateur, l’amener d’abord à se méprendre sur les personnages avant de leur révéler ce qu’ils sont réellement. Si on n’amène pas le public à faire un parcours en parallèle de celui du personnage, alors on rate le coche. A mes yeux, Horton était un personnage parfait pour ça : au départ on ne voit en lui qu’un éléphant maladroit, avant de découvrir qu’il est beaucoup plus profond que ça.

Cette notion de crédibilité est aujourd’hui au cœur des films d’animation en images de synthèse. Pour autant, au début de votre carrière vous avez travaillé sur Tron ou Joe’s apartment, dont les effets spéciaux visaient à une forme de réalisme pour toucher un public adulte. Ce n’est plus le cas depuis L’âge de glace. Qu’est ce qui vous a fait basculer vers un cinéma basé sur un univers plus fantaisiste, plus « familial » ?
A l’époque de Tron, on ne savait pas trop où on allait. J’ai démarré dans le cinéma d’animation en faisant de la stop motion. Le graal des animateurs était d’arriver à un résultat qui soit le plus réaliste possible. Le potentiel de l’image de synthèse était donc super excitant. Le problème est que Tron était trop avant-gardiste, jusqu’à envisager inconsciemment l’importance du jeu vidéo sur la société actuelle. On a vu trop grand, y compris dans ce qu’on attendait des capacités des ordinateurs. Mais pas dans la certitude que la technologie allait révolutionner la manière de raconter des histoires au cinéma. Quant à la définition de public, c’est juste une question de perception : si nos films, ceux de Pixar ou de Dreamworks sont considérés comme « familiaux », c’est à cause de la préconception des spectateurs occidentaux autour du dessin animé, catégorisé essentiellement comme un divertissement pour enfants. Ca vient peut-être du fait que Disney, pionnier dans le long métrage d’animation, a connu ses premiers succès en adaptant des contes de fées où parce que la télévision a très rapidement parqué le cinéma dans ses cases de programmes pour enfants… C’est quelque chose qui change peu à peu, que ce soit avec la popularité croissante de la japanimation en dehors de l’Asie ou de films d’animation qui revendiquent de pouvoir parler aussi aux adultes comme Les triplettes de Belleville ou Persepolis. Personnellement j’ai toujours perçu les dessins animés comme un genre de cinéma défiant les lois physiques et intellectuelles auxquelles nous sommes soumis dans la réalité. Et ça parle autant aux enfants qu’aux grandes personnes. Tant qu’on fait un film où les spectateurs croient aux problématiques des personnages tout en proposant une forme graphique qui amuse, il peut s’adresser à tous les publics.


Vous y ajoutez une forme de suspense : dans Horton comme dans L’âge de glace ou Robots, il y a une course contre la montre ; vos personnages font toujours face à une échéance proche menaçant de changer leur monde à jamais.
Ca doit être une influence inconsciente de la pression qu’on a désormais sur les épaules pour terminer nos films à temps dans les délais. C’est dingue comme on a un temps incroyable pour inventer une histoire mais dès qu’on entre en production, c’est comme si on se retrouvait devant une dalle de béton à prise rapide, il faut avoir fini avant qu’il durcisse. Il y a un vrai paradoxe dans les films d’animation commandés par les studios aujourd’hui : en apparence on a l’impression que tout est calculé, prévu à l’avance, alors qu’en fait on a si peu de temps pour la réalisation pure, que c’est probablement le genre de cinéma où on improvise le plus. Jusqu’à présent on a la chance que ça ne se voit pas trop dans le résultat final ! (rires)

Propos recueillis par Alex Masson
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