Après des courts et moyens-métrages (
Livius’ Dream, Gone with the wine, Trip to the city) qui lui valurent plusieurs récompenses bien méritées, le jeune réalisateur Corneliu Porumboiu s’est lancé dans le long. Avec
12h08 à l’Est de Bucarest, tragi-comédie made in Romania, il confirme son talent. Caméra d’Or de la Quinzaine des Réalisateurs en 2006 !
Pour 12h08 à l’Est de Bucarest, vous vous inspirez d’une émission vue à la télévision locale il y a quelques années. Quels sont les éléments qui vous avaient tant interpellé à l’époque ?Le fait que les différents intervenants se focalisent sur cette heure, 12h08, m’avait beaucoup intrigué. Et leur manière de raconter les histoires m’avait plu, ainsi que les différentes interventions téléphoniques. J’ai décidé de tourner ce long-métrage pour raconter le parcours de chacun de ces héros et de ces anti-héros. Après une révolution, tout repart à zéro et ce qui m’a intéressé c’est justement de montrer la continuité de certains destins, qui n’ont finalement pas changé. Après avoir visionné cette émission, j’ai travaillé sur d’autres projets et au bout du compte
12h08 à l’Est de Bucarest s’est presque écrit tout seul, après avoir mûri en moi pendant plusieurs années. Pour mon film, je me suis directement inspiré des protagonistes de cette émission. Il y avait notamment ce professeur, que les gens accusaient d’être un ivrogne.
Vous traitez votre sujet avec humour, en jouant sur l’absurde, le comique de situation…Pourquoi avoir adopté ce ton ?Je n’avais pas l’intention de faire une comédie ni même une tragi-comédie. Mais en repensant à l’émission et en travaillant sur le caractère de chaque personnage, j’ai décidé tout naturellement d’adopter ce point de vue.
Vous avouez ne pas croire à une vérité historique. Chaque personnage a sa propre vérité, ses propres souvenirs. Quelle est votre vérité ?Si je devais m’identifier à un personnage du film, ce serait le jeune caméraman. Lorsqu’il évoque ses souvenirs de la révolution, il rapporte que c’était beau et tranquille. La voix de ce personnage à la fin du film est aussi la mienne. J’avais 14 ans lors de l’effondrement du régime communiste et cela a tout changé pour moi. Lorsque j’étais jeune, je pensais que j’allais travailler dans la fabrique de meubles de ma ville natale. C’était un signe de réussite et d’accomplissement personnel que de faire carrière dans cette usine, qui marchait si bien. Finalement j’ai fait des études de management à Bucarest. Et grâce à des amis qui faisaient des études pour devenir cinéastes, j’ai commencé à fréquenter la cinémathèque. Et c’est ce qui m’a vraiment donné envie de devenir réalisateur.
On sent que vous tenez à vous concentrer sur les personnages, les individus, au delà de tout message politique…Pour moi, un film doit d’abord raconter le destin et l’histoire de quelqu’un, non pas transmettre un message politique. Je crois beaucoup plus à l’individu qu’à la politique. Un film doit en premier lieu apporter un regard sur l’humain et alors seulement peut avoir une dimension politique.
Ce recul que vous tenez à avoir, on le retrouve aussi dans votre mode de fonctionnement. Le fait que vous ayez produit vous-même le film traduit-il cette quête d’indépendance ?Oui et je souhaite dans le futur, produire mes autres films. J’ai déjà travaillé avec une maison de production et je dois avouer que cette expérience n’a pas été totalement positive. J’ai manqué de liberté. Nous avons rencontré divers problèmes de production. J’ai alors décidé que je ne travaillerais plus que de manière indépendante. Et depuis que j’ai fait mes études, j’ai pris l’habitude de travailler comme cela, de m’occuper de tout, de trouver les locations, de fixer les rendez-vous, de m’occuper de tous les petits détails. J’ai pris l’habitude de m’impliquer totalement dans la production de mes films. Mais bien sûr, pour mes futurs longs-métrages, je déléguerai la partie production exécutive. Ce que j’ai d’ailleurs commencé à faire pour
12h08 à l’Est de Bucarest. Mais ce film n’a pas été très compliqué à produire et je ne peux pas dire que j’ai rencontré de grandes difficultés !
Quels sont les cinéastes ou les courants qui vous influencent le plus ?J’aime beaucoup le néoréalisme italien, Fellini ou Antonioni, mais aussi le cinéma tchèque. J’ai découvert la plupart des cinéastes à la cinémathèque, où je passais beaucoup de temps à visionner des films. Aujourd’hui, je n’ai plus vraiment le temps de le faire.
Quel est votre dernier coup de cœur au cinéma ?J’ai beaucoup aimé
L'enfant des frères Dardenne, que j’ai récemment découvert en DVD. En Roumanie, il n’y a pas vraiment de cinémas indépendants qui programment ce genre de films. La seule solution pour les voir, c’est le DVD. Mais mon dernier coup de cœur, qui n’est pas vraiment tout récent, c’est
Khroustaliov, ma voiture ! de Alexeï Guerman, que j’ai eu la chance de voir sur Arte et qui est sorti au cinéma il y a quelques années. C’est un film que je recommande vivement.
Pour finir, quelques mots sur votre expérience cannoise…Je ne m’attendais pas du tout à recevoir le prix de la Caméra d’Or. Cela a évidemment beaucoup aidé mon film et m’aidera sans doute pour le prochain. Mais je ne ressens pas de pression particulière, je préfère me concentrer sur le nouveau projet que je suis en train d’écrire. L’important pour moi est d’arriver à être satisfait du scénario et je préfère ne pas penser au reste pour le moment.
Propos recueillis par Lili Dujardin