Par Moran & Brusseaux - publié le 24 juillet 2008 à 15h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h43 - 3 commentaire(s)
Les avis étant partagés à la rédaction à propos de Requiem For A Dream sorti hier en Z2 chez Sudio Canal, il nous a paru intéressant de rencontrer Darren Aronofsky. Ce dernier, conscient des polémiques que peut susciter son oeuvre, justifie ici ses options narratives et formelles. Il répond au passage à ses éventuels détracteurs.

Quels sont les thèmes qui vous ont le plus motivé dans le roman de Hubert Selby Jr, la drogue ou la dérive des personnages ?

Bien plus que la drogue, ce sont les personnages et l'émotion qui m'intéressaient. La lecture du roman touche profondément. Elle se ressent comme un coup de poing dans l'estomac. C'est cette sensation que je voulais restituer sur l'écran. Contrairement à Traffic qui s'intéresse à la drogue comme phénomène de société, je parle surtout du problème que tout le monde rencontre un jour, celui de la dépendance sous toutes ses formes.


Quelle relation avez vous entretenue avec les acteurs pour restituer cette dimension émotionnelle ?

Tout repose sur la confiance. Il faut du temps pour faire passer l'idée du projet, trouver le bon moyen de communiquer.


A quel moment dans la conception du film avez-vous décidé d'adopter cette forme spécifique ? Notamment, le temps, l'écoulement de la durée sont symbolisés par les courtes scènes récurrentes de prise de fix.

Dans ma jeunesse à Brooklyn, pendant les eighties, j'ai été imprégné de culture musicale hip hop. J'ai voulu injecter des idées hip hop au sein de la technique filmique elle-même. En mixant des samples d'images et de son, j'ai cherché à créer un langage narratif différent. J'ai dû travailler très dur avec le compositeur pour obtenir exactement l'environnement sonore que je voulais.

Saviez vous à l'avance quelle musique vous vouliez utiliser où avez vous attendu d'avoir fini le film ?

Une bonne partie de la musique était déjà prête au moment du tournage, mais nous l'avons refaçonnée pour l'adapter fidèlement aux images, au cours de filmage et du montage.


Comment vous justifiez-vous à l'égard des gens qui estiment que Requiem for A Dream est un gros clip, un film adoptant les codes de la publicité ?

Cela m'énerve car j'estime que dans les pubs ou les clips, le style développé n'a pas de réel fondement. Les techniques que j'utilise sont entièrement au service des personnages, elles sont là pour souligner la narration. Je m'ennuie avec les techniques traditionnelles de narration. Je suis plus intéressé par la nouveauté. Je me sert du style pour créer une nouvelle grammaire, pour innover : "Fuck tradition !". Et le résultat correspond à ma vision de la réalité. Ma réalité est fluide, notamment grâce à l'emploi de la steadycam. Je recrée un univers personnel.


En quelque sorte, votre oeuvre est un work in progress. Vous cherchez à poser les bases d'un monde qui vous soit propre ?

Pas vraiment. Je crois que chaque film requiert un style et une approche personnalisés. Ce que vous voyez dans Requiem est la grammaire, le langage propre à ce film.


Est-ce que pour votre prochain film vous avez déjà déterminé un nouveau langage à vous, spécifique ?

Non. Il en est encore au stade de l'écriture. Cette étape se mettra en place ultérieurement.


Quelle sensation vouliez vous générer vis à vis du public ? L'œuvre est très dérangeante, elle entraîne les protagonistes de plus en plus bas, une descente aux enfers…

Je voulais que les gens soient affectés physiquement et émotionnellement par le film. Qu'ils repensent à leur propre vie, aux problèmes des gens de leur entourage et comment le monde tourne. Cette approche était déjà dans le livre de Hubert Selby Jr.


Qu'a-t-il pensé du film ?

Il en était très satisfait. La première fois qu'il a vu le film, il était en larmes, vous savez… J'ai alors compris que ma tâche était accomplie.


Sarah Goldfarb (Ellen Burstyn) reçoit-elle vraiment un coup de téléphone, ou est-ce le produit de son imagination ?

Beaucoup de gens croient que c'est une hallucination, mais non. Je crois qu'elle est vraiment conviée à une émission télévisée.


Dans ce cas, pourquoi l'émission qu'elle regarde est-elle toujours la même, comme une idée obsessionnelle qui affecterait sa perception du réel ?

C'est son émission favorite, qui incarne la façon dont elle se représente le monde. Mais ce n'est pas une projection de son esprit. C'est une incarnation de sa propre dépendance. Elle est accroc à la télé.


Il semble que par son style et sa construction, Requiem For A Dream soit moins un film sur la drogue qu'une immersion dans un trip, d'abord un bon trip, agréable, fluide, puis un très mauvais trip, speed et stressant.

Oui. Ca me plaît. C'est un mauvais trip.


A l'issue de la fin cauchemardesque du film, pensez-vous que vos protagonistes soient maudits à tout jamais ?

En fait, je crois qu'ils doivent souffrir encore. La souffrance ne fait que commencer. Sarah ne finira pas sa vie à l'hopital. Elle devra continuer malgré tout. Je crois qu'elle est complètement foutue. Les personnages de Jennifer Connelly et Jared Leto ont encore une très longue route à faire. Tyrone (Marlon Wayans) survivra peut-être… C'est la grande question. Tyrone reviendra et devra réagir… C'est une sale situation. Ils vont probablement encore s'enfoncer de plus en plus bas, toujours plus bas…


A cause de la dépendance ou de la société ?

Il y a une responsabilité de la société, mais c'est surtout la dépendance. C'est la nature humaine.


Au début du film, les personnages semblent être déjà au sol. Nous ne les avons jamais connu dans leur période "clean", quand ils étaient en bonne santé. Ils sont déjà à la limite (''borderline'').

Oui, sauf Sarah Goldfarb !


Sarah aussi est limite. Elle est totalement accroc à la télévision, s'enferme dans le placard, enchaîne le poste au radiateur. Elle disjoncte aussi. Tous les personnages, à notre sens, sont à la limite. Peut-on dans ce cas être affecté par leur déchéance ?

A mon sens, il semblerait que Hollywood vous ait un peu lavé le cerveau. C'est une vision hollywoodienne, cette santé parfaite. Personne n'est totalement sans tâche. Ma vision est beaucoup plus complexe, donc plus humaniste. Vous ne verrez jamais ça à Hollywood. Il y a toujours une limite que l'on risque de franchir. On s'enfonce continuellement de plus en plus bas.


Vous pensez que l'état limite est un état normal ?

Oui. Tout le monde est dépendant de quelque chose.


Interview réalisée à Paris le 13 Mars 2001 par Renaud Moran et Denis Brusseaux.
Traduction de Denis Brusseaux.
Remerciements à Michel Burstein

Lien vers la critique du film : REQUIEM FOR A DREAM
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