Par
Romain Le Vern -
publié le 09 septembre 2006 à 16h03 ,
MAJ
le 24 septembre 2009 à 18h08 -
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Family Portraits est une réunion de trois courts-métrages que le cinéaste Douglas Buck a réalisé sur dix ans. Ils sont reliés par une thématique similaire (la mutilation, le masochisme, les névroses américaines, les secrets qui remontent à la surface, les traumatismes d’enfance) et possèdent une identité visuelle très cohérente. Présenté au festival de Deauville, le film divise sauvagement entre les uns, qui n’y voient qu’un vomitif, et les autres, y percevant une expérience de cinéma à la fois répulsive et fascinante. Les quinze premières minutes permettent de tester la résistance du spectateur face à des images potentiellement marquantes amplifiées par une atmosphère malsaine. Au bout du chemin, il y a la récompense : un drame bouleversant (le troisième segment Prologue) où les éternelles victimes rencontrent leur bourreau. En attendant son remake de
Sisters de Brian de Palma, Douglas Buck, étonnamment bavard et débonnaire, évoque ses parti-pris et ses influences cinéphiles.

Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous avez réalisé le premier segment Cutting Moments ?C’est un court métrage très cru que j’avais mis en scène en 1996 et j’y exprimais un dégoût affirmé pour la rigidité de l’éducation aux Etats-Unis. Comme les personnages, j’ai grandi en banlieue et je me suis imaginé les efforts pathétiques d’une femme pour séduire son mari. Les efforts sont inutiles parce qu’ils ressemblent à des fantômes. A l’époque, je ne dirais pas que j’avais une haine contre le système, j’avais juste la sensation de me sentir marginal, voire carrément exclu.
Pourquoi avez-vous décidé de réunir ces trois films en baptisant l’ensemble "Trilogie sur l’Amérique" ?En réalité, j’avais surtout envie de faire un diptyque : les deux premiers films fonctionnaient ensemble sur ce qu’ils montraient de violent. Le troisième segment que j’ai réalisé plus tard accompagnait de manière presque logique les deux premiers.
On peut voir surtout une progression dans le style. Dans Cutting Moments, la violence est explicite alors que dans Prologue, l’horreur devient implicite…C’est exactement la démarche. Ainsi, j’ai pensé que mettre les trois ensembles permettraient de faire découvrir mon travail, et comme ils n’étaient diffusés que séparément…

Comment considérez-vous la place du spectateur ?A chaque fois que le film a été projeté dans un festival, il y a eu des réactions extrêmes. J’ai toujours été tenté de mettre un avertissement avant sa diffusion mais j’ose imaginer comment les spectateurs à Deauville vont le recevoir (
NDR : le film est présenté ce soir). Je n’aimerais pas que l’on dise qu’il s’agit de violence gratuite parce que j’ai fait en sorte qu’il y ait un sous-texte. Dans un film, vous dîtes ce que vous pensez à travers des images. C’est stupéfiant de voir comment un public peut réagir face à ce qu’il voit, mais ce n’est que du cinéma. Après, chacun est libre d’apporter son interprétation et cela donne lieu à des discussions souvent passionnantes. On ne peut pas dire ce qu’on aimerait que le public retienne du film. J’ai fait
Cutting Moments, le premier segment de
Family Portraits, en 1996, et au fil des interviews que j’ai données, je ne sais toujours pas répondre à la question du "qu’est-ce que vous aimeriez que le public retienne du film ?". Personnellement, je me sens proche de cette thématique. La raison pour laquelle j’ai eu envie de faire le remake de
Sisters n’est pas pécuniaire mais simplement parce que la thématique se rapproche de celle de
Cutting Moments.
Où en êtes-vous sur Sisters justement ?J’ai fini le film qui est actuellement en post-production. Je devrais être en train de le peaufiner au lieu de discuter avec des journalistes au festival de Deauville mais oui, c’est bientôt terminé. J’ai travaillé la bande-son avec le compositeur du segment
Prologue. C’est un projet de longue date que j’ai eu grâce à Larry Fessenden (Habit, The Last Winter). C’est un réalisateur très intéressant qui fait des films d’horreur classiques.
The Last Winter est un film d’horreur surnaturel. Il était assis dans un bar il y a quatre ans et m’a proposé le projet du remake de
Sisters. Au moment de réaliser le segment
Prologue, il était déjà question que je réalise
Sisters. Quatre ans après, plus tard que je ne pensais, nous avons commencé à tourner. Je considère ça comme l’opportunité de faire un long métrage, le concept de faire un remake de
Sisters était une bonne occasion pour moi d’explorer beaucoup de thèmes qui me sont chers. Certains y ont vu un film féministe. C’est d’ailleurs la première chose que m’a dit Chloë Sevigny lorsque je lui ai proposé de jouer dans le film. Je l’ai trouvée surprenante dans
Brown Bunny, film dans lequel elle se livrait corps et âme.

Gaspar Noé a beaucoup soutenu votre travail…Je l’ai rencontré en 1997 ou 1998 lorsqu’il est venu présenter
Seul contre tous au festival de Cannes. J’étais avec mes amis Deborah Twiss et Todd Morris qui ont réalisé le film
A Gun for Jennifer, un film de vengeance ultra-féministe. Deborah Twiss, qui incarnait également le rôle principal, m’a dit qu’il y avait un film passionnant diffusé le soir même. C'était
Seul Contre tous, réalisé par un cinéaste qui paraît-il aimait
Cutting Moments. J’ai été le voir et j’ai été ébloui par un tel brio. Je ne connaissais rien du sujet, je ne savais rien de Gaspar Noé. Je l’ai contacté pour qu’on se rencontre parce que l’envie était mutuelle. C’est ainsi que j’ai également rencontré Lucile Hadzihalilovic dont je connaissais
La bouche de Jean-Pierre. J’ai découvert par la suite
Innocence que j’aime autant même si le registre est différent. Par la suite, j’ai découvert
Irréversible que j’aime moins. Je suis plus partagé sur celui-ci. Mais visuellement, ça reste très impressionnant. Je suis impatient de découvrir leurs prochains films respectifs. Je l’ai retrouvé hier soir à la projection de
The Fountain de Darren Aronofsky et on a discuté notamment sur le financement de son prochain film
Enter The Void. Apparemment, Wild Bunch va lui donner un coup de pouce.
En parlant de mutilation, avez-vous vu Dans ma peau de Marina de Van ?Excellent. Mais ce qui reste très troublant, c’est lorsqu’on l’entend parler du film. Dans les interviews que j’ai pu lire d’elle, elle paraît très distante par rapport au sujet. Je ne sais pas si elle simulait, mais elle semblait dire qu’elle ne s’était jamais mutilée. Je trouve ça vraiment étrange tant la progression du personnage impressionne. Maintenant, je ne peux pas dire si c’est vrai car ce n’est pas parce qu’on parle de mutilation qu’on s’est soi-même mutilé. Je n’ai par exemple rien fait de ce que l’on voit dans
Cutting Moments. Le spectateur peut avoir tendance à confondre le personnage et l’acteur, le film et le réalisateur. Quand j’ai vu ce film, j’ai immédiatement pensé à Ingmar Bergman, avec des personnages qui se mutilent ou alors se font du mal. Est-ce que cela signifie que les acteurs, lorsqu’ils n’incarnent plus leurs personnages, font la même chose chez eux ? Dans la mutilation, on voit vraiment le désespoir de l’être humain.
Cutting Moments peut se voir proche du cinéma de Bergman dans ce qu’il dit sur l’être humain qui ne se fait pas remarquer et donc ne vit que lorsqu’il souffre.
Vous avez dû être sensible à La Pianiste de Michael Haneke…Ouh là, gros problème ! J’ai été dégoûté en voyant ce film parce qu’il était très similaire au film que je rêvais de faire. L’interprétation est grandiose, je ne peux pas faire mieux.

Cela risque de vous paraître étrange mais j’admire le travail de Bergman, en particulier
de Wes Craven, toutes proportions gardées. Mais je dois reconnaître que j’aime ce qui ne laisse pas indifférent. Je prends un certain plaisir à alterner des films très rigoureux comme les Bergman et des séries Z italiennes des années 70 qui possédaient le grain de folie qui manque tant aujourd’hui.
Le film me laisse perplexe mais dans le bon sens. A la fin du film, je n’avais qu’une seule envie : c’était de savoir si les acteurs étaient encore vivants. Je n’aime pas vraiment qu’on touche aux animaux : il y a notamment une scène où une équipe charcute une tortue ou encore des séquences atroces où on voit des viols. Mais je reconnais au film une certaine faculté à pousser l’homme dans ses derniers retranchements. J’apprécie la morale qui dit finalement que l’être humain, qu’il soit dans le monde civilisé ou dans la jungle, reste une bête, sinon un monstre.