Fight Club aurait dû le sanctifier acteur générationnel par excellence. Mais Edward Norton, peut-être parce qu’il fait partie des acteurs/producteurs les plus indépendants du système, n’est pas souvent là où on l’attend. En témoigne cet
Illusionniste en forme de divertissement à surprises, qui le voit enfiler l’habit d’un magicien follement romantique…. Rencontre.
Pourquoi avoir dit oui à L’Illusionniste ? Le romantisme de l’histoire m’a attiré, cela me paraissait différent de ce que j’avais fait jusqu’à présent. Non pas que je n’aie jamais tourné de film romantique mais j’aimais l’idée que
L’Illusionniste soit à la frontière du fantastique, avec un personnage énigmatique, une sorte de fils prodigue particulièrement sombre. Ce personnage était un vrai défi à relever, et c’est ce que je cherche dans les projets que l’on me propose.
Le film contient à nouveau un twist spectaculaire : vous vous faites une spécialité des retournements inattendus ? En tout cas cela ne répond pas à un choix conscient même si je trouve toujours intéressant de créer un personnage dont la vérité est cachée jusqu’à la fin du film : cela force les gens à repenser aux indices disséminés en cours de route. Cela représente peut-être quatre films sur la vingtaine que j’ai tournés mais comme il y a beaucoup de plaisir pour le public, ce sont parmi les plus populaires que j’ai faits.
Le magicien que vous incarnez marque par son charisme : comme les acteurs… Absolument, il y a d’ailleurs beaucoup de parallèles à faire entre le monde de la magie et celui du cinéma : les meilleurs magiciens que j’ai côtoyés pour préparer le rôle étaient aussi les meilleurs comédiens, ils ne se contentent pas d’exécuter un tour, ils racontent toute une histoire. De la même façon, le film est en lui-même une illusion et le réalisateur, comme le magicien, détourne l’attention du spectateur au moment propice et fabrique une réalité qui lui est propre.
Quel est votre sentiment sur le cinéma américain contemporain ? Pour commencer, c’est un cinéma tellement varié qu’il est difficile de faire des généralités. Beaucoup de films coexistent et beaucoup de choses sont faites en dehors du système commercial habituel, y compris par des chaînes comme HBO. Du coup, je trouve que nous vivons l’une des époques les plus excitantes du cinéma américain : pas seulement parce qu’il y a plus de façons de faire un film grâce aux progrès de la technologie, mais surtout parce qu’il y a plus de gens susceptibles de les financer.
Il y a aussi beaucoup plus d’acteurs qui, comme vous, ont monté leur boîte de production : comment l’expliquez-vous ? Je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de vrais producteurs parmi eux, je veux dire par là, sans être grossier, qu’il y a pas mal de gens qui mettent leur nom sur un film sans avoir fait grand-chose pour son développement.
Il y a quand même des exemples intéressants comme Salma Hayek sur Frida…Absolument, Salma s’est vraiment investie en tant que productrice sur ce film parce qu’elle tenait énormément au projet. C’est l’une des raisons principales qui explique que des acteurs produisent : il n’y a pas beaucoup d’autonomie dans le métier d’acteur, vous devez abandonner beaucoup de contrôle alors que naturellement, vous avez beaucoup d’avis sur certains projets, au même titre que les scénaristes par exemple. La seule façon d’être assuré que les professionnels respecteront le sujet qui vous tient à cœur, c’est de le produire. C’est même parfois la seule façon d’être assuré que le projet aboutisse : le « pouponner » du début jusqu’à la fin.
Vous n’avez jamais joué dans un vrai blockbuster : quel est votre rapport à Hollywood ? Les gens adorent parler d’Hollywood mais je ne suis pas sûr que cela recouvre un vrai concept. Personnellement, je ne vis pas à Los Angeles, ma boîte de production n’y est pas basée non plus et le tiers des films que j’ai faits se sont tournés à New York. Tout ne dépend plus d’Hollywood aujourd’hui, sauf pour ceux qui réalisent des films à gros budgets avec de gros studios. Il est évident que dans ce cas, le choix d’un acteur dépend plus de ses récents résultats au box-office que d’une démarche artistique. Il m’est arrivé, en de très rares occasions, d’être frustré de ne pas coller parce que je n’avais pas enchaîné les films commerciaux. Je sais bien que je ne rentre pas dans ces critères, qui sont d’ailleurs assez stupides : prenez un James Bond, qu’est-ce qui fait que cela marche ? L’acteur ou le fait que ce soit un James Bond ? Certains relient beaucoup trop le succès d’un film à son acteur principal : s’il a fait un succès et que vous le réengagez en espérant avoir le même succès, il n’y a aucune garantie ! Mais je suis assez heureux que cela ne fasse pas partie des mes problèmes….

Est-ce que le mot « carrière » revêt une signification particulière pour vous ? Je fais plus souvent des films pour ma propre satisfaction que pour l’impact qu’ils pourraient avoir sur ma carrière ou sur l’image que je pourrais renvoyer. Une ou deux fois peut-être, j’ai choisi un projet en me disant que cela aiderait à monter d’autres films. C’est le cas de
Dragon Rouge : parce que c’était dans la série Hannibal Lecter, je savais que la distribution du film serait large et que ce serait un vrai film commercial. J’en ai refusé des douzaines d’autres et j’ai accepté celui-ci parce que je trouvais le script intelligent et qu’il y avait énormément d’acteurs au casting avec lesquels j’avais envie de jouer. Ce n’est pas le film le plus profond que j’ai tourné mais il est évident que grâce à ce film, le montage de
La 25ème heure de Spike Lee, que j’ai tourné juste après, a été plus facile.
Vous produisez beaucoup de documentaires écologiques : parce que le cinéma doit aussi servir à informer et alerter le public ? Absolument, je suis un fou de documentaires et c’est assez incroyable de voir le nombre de docus qui sortent sur les écrans américains aujourd’hui. Qu’il s’agisse de parler d’environnement ou de politique, l’accès au documentaire est beaucoup plus facile qu’il y a 15 ans et je ne peux que m’en réjouir.
Propos recueillis par Mathilde Lorit